Avant que le Rideau ne se Lève sur le théâtre de la politique environnementale

 
"Notre maison brûle ..." (Slate.fr)


Il y a, dans le bruissement continu du monde, un murmure qui ne cesse de revenir.
Il a traverse les dernières décennies comme un courant d’air obstiné sous une porte mal calfeutrée.
On l’entend dans le grésillement d’une ampoule, dans le grondement d’un avion, dans le souffle d’un vieux radiateur fatigué.
Un murmure qui dit : « Nous savions. Nous savions depuis longtemps. Pourquoi avons-nous si peu fait ? »
Ce « Nous savions» est important... En fait, il est lourd d'implications...   

Autrefois, l’humanité avançait les yeux bandés. Lorsque la peste noire traversa l’Eurasie au XIVᵉ siècle, transportée par le commerce et les déplacements, aucun chroniqueur, aucun médecin n’avait les connaissances nécessaires pour en comprendre la cause réelle, ni pour empêcher la catastrophe.

Et quand, après 1492, les maladies venues d’Europe (variole, rougeole, grippe)  ravagèrent les populations américaines, ce fut l’une des plus grandes catastrophes démographiques de l’histoire humaine. Là encore, les sociétés ne savaient pas, ne comprenaient pas, ne pouvaient pas prévenir.
Mais aujourd’hui ?
Aujourd’hui, nous savons.

Les modèles existent, les experts alertent, les données s’accumulent, les rapports s’empilent comme des avertissements écrits noir sur blanc. Et pourtant, nous avançons parfois comme si l’ignorance était encore une excuse. La grande différence, la tragédie moderne, c’est que nous ne pouvons plus prétendre ne pas avoir été prévenus.
Les humains ont découvert très tôt que leur appétit de croissance avait des dents un peu longues.
Le rapport Meadows, en 1972, avait déjà dressé les contours d’un futur où les limites de la planète se rappelleraient à nous.

Ceci dit… avant même que les ordinateurs ne tracent des courbes inquiétantes, il y eut d’autres murmures.
Des avertissements anciens, presque oubliés, comme des notes de bas de page que l’Histoire aurait griffonnées à la hâte.
En 1865 déjà, un certain William Stanley Jevons (loin d'être un anonyme de la pensée économique), penché sur l’avenir industriel de la Grande-Bretagne, observait une contradiction troublante. Plus les machines à vapeur gagnaient en efficacité, plus l'économie consommait de charbon. L’amélioration n’était pas un remède, mais un accélérateur. 

Dans The Coal Question, il formule cette intuition avec une netteté presque tranchante :
« It is wholly a confusion of ideas to suppose that the economical use of fuel is equivalent to a diminished consumption. The very contrary is the truth. » [1]

Pour Jevons, l’économie d’énergie ne calmait pas la demande : elle l’attisait. Ce murmure clair était un signal précoce: l’économie moderne avait des appétits qu’aucune amélioration ne viendrait apaiser. Plus une machine économise l'énergie, plus la société trouve mille raison de la faire tourner d'avantage.


Stanley Jevons (1835-1882)


Un siècle plus tard, en 1971, Nicholas Georgescu-Roegen refermait définitivement le piège : l’économie ne flotte pas au-dessus de la physique. Elle y est enchaînée. En appliquant la loi d’entropie à nos activités humaines, il expliqua que toute production dégrade irréversiblement les ressources, qu’aucune croissance infinie n’est compatible avec les lois de la nature. Là, le murmure devenait tonnerre : la planète n’était pas un coffre à double fond.
Nous savions. Ou plutôt : nous aurions pu savoir, si nous avions voulu écouter.

Nicolas Georgescu-Roegen (1906-1994)

Puis vint, en 1987, le rapport Brundtland, qui rassembla dans une formule simple et durable l’ambition de toute société qui se voudrait raisonnable : vivre, produire et transmettre sans scier la branche sur laquelle elle repose. Plus formellement, le rapport définit le développement durable. Je cite "un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs".


Et pourtant…
L’Histoire a continué comme un acteur qui aurait lu la didascalie mais oublié la réplique essentielle.
On a continué à produire, consommer, extraire, brûler, rejeter… comme si la scène était infinie, le décor remplaçable, et les souffleurs inquiets des détails sans importance.
C’est cette incohérence-là, cette vertigineuse contradiction entre ce que nous savons et ce que nous faisons, qui rend la politique environnementale indispensable.
Pas seulement indispensable : inévitable...
Et, comme tout ce qui touche à l’inévitable, terriblement difficile.
Car la politique environnementale n’est pas une recette technique.
Ce n’est pas une taxe, un plan, un discours ou un traité. C’est une rencontre entre l’économie, la sociologie et la science politique, un enchevêtrement de comportements, d’intérêts, de rapports de pouvoir et d’arbitrages souvent douloureux.


C’est un théâtre. Un immense théâtre.
Avec ses acteurs, ses conflits, ses alliances, ses oublis, ses répliques ratées, et parfois... trop rarement... ses moments de grâce.
Pour comprendre ce théâtre, il faut accepter de se poser quelques questions essentielles :
  • Qui sont les acteurs de l’action environnementale ?
  • Quels liens, quelles tensions, quelles alliances les relient ?
  • Quelles politiques peuvent être mises en place ?
  • Quels effets peuvent-elles produire ?
  • Et puisque la pollution ignore les frontières, pourquoi ne pas imaginer une politique réellement planétaire ?
Ces questions guideront le chemin. Elles ne sont ni accessoires, ni décoratives : elles sont la charpente du drame.
Car, avant même d’entrer dans l’Acte I, il faut comprendre ceci : la politique environnementale n’existe pas pour faire joli dans un programme. Elle existe parce que les limites physiques du monde ne négocient pas. Et qu’en l’absence de régulation, les acteurs jouent leur rôle… mais la scène brûle.
Alors, que le rideau se lève.
Le théâtre est déjà plein, les projecteurs chauffent, la poussière danse, et l’avenir attend, silencieux, au fond de la salle.

[1] C’est une confusion complète de croire que l’usage plus économique du combustible équivaut à une consommation réduite. C’est exactement l’inverse.

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