Faire comme les autres, pour devenir soi

 

Une femme (1) qui fume, (2) qui porte un tee-shirt de metal m'amène à réfléchir à la genèse des goûts.
Photo par Sunriseforever / Pixabay


Je suis Birdy Doc.

J’ai traversé les âges, observé les hommes apprendre à se tenir droits à table, à manger avec des couverts, à lever la main avant de penser. Et à chaque époque, la même question revient, insistante, presque gênante : comment devient-on ce que l’on est ?

Dans cet épisode, nous allons comprendre comment la société s’insinue en nous, comment elle nous apprend à agir, à penser, à désirer — parfois sans que nous nous en rendions compte. Nous verrons que ce processus, que l’on appelle la socialisation, est à la fois long, complexe, et essentiel pour comprendre pourquoi nous nous ressemblons… sans jamais être tout à fait les mêmes.


La socialisation, voyez-vous, est cette lente alchimie par laquelle un individu apprend à tenir debout dans le monde sans s’effondrer immédiatement. Il y acquiert les normes, les valeurs, les manières de faire et de penser du groupe — ou des groupes — dans lesquels il évolue, et devient ainsi ce que les sociologues appellent, avec un certain sens de la cruauté lexicale, un acteur social.

Mais comme personne ne grandit exactement au même endroit, avec les mêmes parents, les mêmes enseignants, les mêmes amis, ni les mêmes silences, la socialisation ne produit jamais des individus identiques. Elle fabrique des différences. Des comportements variés, des goûts parfois déroutants, des aspirations plus ou moins avouables.

Car la socialisation est un processus long. Très long. J’ai vu des régimes politiques tomber plus vite que certains élèves n’intègrent la logique du classeur à intercalaires. Pour qu’une norme s’installe, il faut du temps : le temps que l’individu intériorise, c’est-à-dire qu’il incorpore les manières d’être et de penser jusqu’à ce qu’elles deviennent naturelles, presque invisibles.

Ainsi, comprendre qu’un professeur exige que vous restiez debout derrière votre table jusqu’à ce qu’il vous autorise à vous asseoir peut s’apprendre relativement rapidement — quoique. En revanche, intégrer qu’il faut tourner son cahier pour noter le contenu des séances de travaux dirigés peut demander une année entière. J’en ai été témoin. J’en porte encore le deuil.
Et que dire de l’usage du code couleur : beaucoup d’élèves n’ont pas intégré qu’il est possible — et même souhaitable — de structurer un commentaire de texte ou une dissertation en distinguant idées, notions et exemples par des couleurs différentes. Le code est expliqué, répété, parfois affiché en grand. Pourtant, il reste longtemps extérieur à l’individu. Preuve que connaître une règle ne signifie pas encore l’avoir incorporée. [Et je ne parle pas du fait de faire un brouillon avant de rédiger].

La socialisation n’est pas un processus uniforme. Elle peut se décomposer en plusieurs sous-processus.

D’abord, l’inculcation. Ici, la transmission des normes et des valeurs se fait de manière explicite, souvent orale, par les agents de socialisation. C’est le fameux « fais pas ci, fais pas ça », qui traverse les siècles avec une constance admirable.
À l’école, cela prend la forme d’instructions claires : lever la main pour prendre la parole, respecter les consignes, rendre un devoir à une date donnée. Dans la famille, on inculque également : dire bonjour aux adultes, ne pas couper la parole, respecter certaines règles de politesse ou de comportement. Cette transmission explicite s’accompagne souvent de sanctions lorsque la norme n’est pas respectée, ou de récompenses lorsqu’elle l’est. La règle est énoncée, surveillée, évaluée.

Ensuite vient l’imprégnation. Plus lente, plus diffuse, presque silencieuse. Dans ce cas, l’individu intériorise des normes et des valeurs non pas parce qu’on les lui enseigne directement, mais parce qu’il est durablement exposé à un environnement culturel donné.
Changer de région peut ainsi modifier progressivement un accent, un vocabulaire, une manière de saluer, sans qu’aucun effort conscient ne soit fourni. Fréquenter un groupe d’amis peut transformer peu à peu les goûts musicaux, l’humour ou les références culturelles. L’individu n’imite pas volontairement : il absorbe. L’imprégnation agit lentement, par familiarité, par habitude, par répétition de l’exposition.

À la frontière de ces deux processus se trouve l’action directe, qui suppose une participation active. Ici, l’intériorisation se fait par la pratique régulière d’une activité. L’individu apprend en faisant.
Un enfant qui joue régulièrement au football avec un parent ne se contente pas d’être exposé à ce sport : il y participe. Il apprend les règles, les gestes, les manières de se comporter sur le terrain. Un étudiant qui joue souvent à la belote avec ses amis développe des compétences, puis un goût pour ce jeu, par la répétition de la pratique. Ce n’est plus seulement l’environnement qui agit, mais l’expérience vécue.

On peut ainsi résumer la distinction de la manière suivante :
dans l’imprégnation, on devient ce que l’on fréquente ; dans l’action directe, on devient ce que l’on fait.

Au fond, la construction de l’identité sociale repose largement sur un mécanisme d’imitation. Pour s’intégrer à un groupe social, l’individu observe, reproduit, ajuste ses comportements. Il copie — parfois maladroitement — ceux qu’il souhaite rejoindre.

Les instances de socialisation — la famille, l’école, les groupes de pairs, les éducateurs, les médias — sont multiples et ne transmettent pas toujours les mêmes normes et les mêmes valeurs. Ainsi, la famille peut valoriser le travail scolaire, l’obéissance aux règles et la réussite académique, tandis que le groupe de pairs peut valoriser la contestation de l’autorité, la désinvolture face à l’école ou certaines formes de transgression.

Ces différences, souvent invisibles au premier regard, peuvent conduire à des conflits. Conflits intérieurs, lorsque l’individu hésite entre satisfaire sa famille ou rester fidèle à ses amis. Conflits extérieurs aussi, lorsque des comportements appris dans un espace sont jugés inacceptables dans un autre. La socialisation n’est donc pas un long fleuve tranquille, mais un processus parfois contradictoire qui peut aboutir à des identités multiples.

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