D'où viens-tu Birdy?
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| Birdy Doc |
J’étais tranquille, dans mon bureau, à observer le monde décliner gentiment sous ses propres certitudes. Et puis vous avez frappé à la porte.
Alors
j’ai soupiré, je me suis difficilement extrait de mon lourd fauteuil métallique,
j’ai remis mon masque de rouages et de cuivres et le monde a retrouvé son bruit
de vapeur et de mensonges. J’en ai profité pour rouvrir le lourd dossier
manuscrit que j’avais appelé : Humanité.
J’ai
vu le monde passer de la charrue à la machine, de la peste au marché global.
Et depuis tout ce temps, les symptômes restent les mêmes : cupidité, peur,
espoir, bonheur, oubli.
Ma
vie a été longue et j’ai rencontré beaucoup de monde, beaucoup de personnes
souvent inconnues du grand public, pas toujours, mais des personnes qui ont eu
une grande influence sur les manières de penser.
On
m’appelle Birdy Doc.
Mon métier ? Examiner les sociétés comme d’autres examinent des corps malades.
Je
me fond dans la société et me déguise. J’ai trois costumes.
L'économiste
Me
voilà, par exemple, engoncé dans ma posture d’économiste, lorgnon bien droit, œil
légèrement plissé… comme si j’allais disséquer la bêtise humaine sur une table
d’opération.
J’ai croisé Adam Smith, par exemple. Un homme charmant.
Un jour, je l’ai retrouvé à Édimbourg, penché sur un étal, fasciné par le prix des épingles à nourrice.Il murmurait “c’est la main invisible, c’est la main invisible”.
Je lui ai dit que c’était surtout la main de l’ouvrière.
Il a ri… Et noté quelque chose dans son carnet.
Plus
tard, j’ai croisé Keynes, au lendemain de la Grande Guerre.
Il parlait déjà de reconstruire l’économie avec de la dépense publique et
beaucoup d’optimisme.
Un drôle de prophète, Keynes : il voyait des remèdes là où les autres ne
voyaient que des ruines.
Et Schumpeter, lui, me jurait que le capitalisme finirait par se dévorer
lui-même.
Je lui ai répondu que j’avais vu pire... La peste noire, par exemple.
Et puis au moins, elle ne prétendait pas être un modèle économique.
Ma
posture est celle de l’économiste, pas celle de l’historien. Non.
Ni celle de l’anthropologue, ces charmants maniaques de mes amis, capables de
s’émerveiller devant le moindre tesson d’amphore.
Non,
moi je suis économiste, cette espèce étrange qui croit comprendre le monde
avec trois équations.
Pas sûr que ce soit intelligent…
Mais on nous écoute. On nous invite à la télé et à la radio.
On nous demande des prévisions qu’on invente avec aplomb.
Et ça nous flatte.
Le sociologue
Et
puis il y a des jours, j’enfile une autre paire de lunettes : celles du
sociologue.
Là, je range mes équations et je sors ma loupe.
Je scrute les comportements, les gestes, les discours, les rituels.
Je m’intéresse à ce qui ne s’écrit pas dans les bilans comptables : les
interactions, la culture, la domination, la reconnaissance, la peur, et même l’amour…
Car le sociologue ne compte pas seulement, il déchiffre... Il déchiffre les
petites comédies du monde social.
J’ai bien connu Marx.
Toujours en retard, et toujours fauché… Mais il avait de la fougue.
Il voulait renverser le monde… il ne payait jamais sa bière mais il y avait de
la vie quand on l’écoutait.
J’ai connu Weber aussi. Max Weber. Il m’invitait à dîner pour parler esprit du
capitalisme et bureaucratie. On rigolait beaucoup.
Pour
ceux qui n’aurait pas relevé l’ironie dans ma voie, Ce n'est pas vrai. On ne
rigolait pas avec Weber. Mais il était exquisément ennuyeux et il avait une
culture et un regard sur la société, un regard hypnotique.
Becker lui m’a appris que les marginaux
sont souvent plus lucides que les entrepreneurs de morale;
et Milgram… ah, Milgram.
Je lui ai dit que ses expériences sociales sur l’obéissance me rappelaient
certains régimes des plus sombres que j’avais connus.
Ca ne l’a pas fait rire et ça ne l’a pas empêcher de continuer.
Mais
je vous raconterai tout cela.
Le politiste
Et
puis, il y a les jours politiques.
Les jours où je redeviens politiste... Ce métier qui observe le pouvoir comme
une marée : tantôt montante, tantôt descendante, selon la force de ceux qui s’y
opposent ou s’y abandonnent.
Là, je redeviens un oiseau de malheur, corbeau vêtu de cuir et de cuivre,
observant les révolutions tourner en rond.
J’ai vu passer les têtes sous la guillotine, les drapeaux se lever et retomber,
les marchés s’enflammer et s’effondrer.
J’étais là quand les puissants promettaient la liberté, j'étais là quand les peuples
réclamaient la justice, j'étais là quand les banquiers inventaient la dette éternelle.
Je
suis Birdy Doc.
J’ai soigné la peste et la panique des marchés.
J’ai revigoré des républiques, et ausculté des empires en fin de vie.
Je n’ai jamais trouvé le remède à la bêtise... Mais j’y travaille encore.
Et il faudra bien que je finisse par m’en administrer une dose. Peut-être une
triple.
Et
si je parle aujourd’hui, c’est parce que le monde continue de tousser.
Alors, je reprends ma plume, mon micro et mon masque.
Et je vous invite à une consultation générale :
un peu d’économie, une dose de sociologie, une pincée de politique…
et beaucoup d’ironie, pour faire passer le tout.
Ici, on ausculte la société vivante.
Bienvenue dans mon cabinet.


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