Agir… ou attendre que le voisin s’y colle ?

Manifestation des Legos jaunes
Manifestation des Legos jaunes

« Ah… agir ! Voilà une occupation tout à fait délicieuse… surtout quand ce sont les autres qui s’y collent.
Je connais bien cette tentation : elle traverse les siècles aussi sûrement que mon vieux manteau de médecin de la peste traverse les modes.

Et pourtant, mes jeunes amis, si chacun reste dans son fauteuil en se disant “qu’un autre fera bien l’affaire”, les actions collectives (grèves, manifestations, coups d’éclat divers) n’existent tout simplement pas.
Or elles existent bel et bien !


Paradoxal, dites-vous ?

Eh, oui.

Des souvenirs me reviennent… J’ai vu tant d'élèves et d'étudiants s’enflammer contre un professeur jugé injuste. Toujours le même rituel :

  • « On va sécher son cours ! »
  • « On envahit le bureau du proviseur ! »
  • « On fait un sitting, un die-in, ou même un n’importe-thing ! »

Et puis vient le lendemain. Celui où, après une longue nuit de calcul mental, chacun se dit :
« Et si j’étais le seul ?… Et si le professeur se vengeait ?… Et si j’arrivais devant le bureau du provi, abandonné comme un tambour dans une bibliothèque ? »

Résultat : personne.
Pas même les plus véhéments, qui ont soudain une dissertation urgente, une angine opportune ou un sens aigu de la prudence stratégique.

Cet épisode scolaire imaginaire est une excellente porte d’entrée vers ce que Mancur Olson appelait, dans The Logic of Collective Action (1965), le paradoxe de l’action collective [1].

Un paradoxe, c’est une association de faits ou d’idées contradictoires.

Ici, la contradiction est simple :

  1. Si l’on raisonne en termes de rationalité économique, un individu n’a pas intérêt à participer à une action collective (il supporte un coût et il peut laisser les autres agir à sa place).
  2. Si tous les individus sont rationnels, ils raisonnent tous ainsi et l'action collective ne s'enclenche jamais.
  3. Pourtant, les actions collectives existent, et parfois même elles sont très massives.

En sciences sociales, « laisser les autres agir à sa place et bénéficier des fruits de leur action », c'est avoir un comportement de passager clandestin (free rider) : un individu qui bénéficie des effets d’une action collective sans en supporter les coûts. [2]

Revenons à nos élèves.
Ils ont fait comme le ferait n’importe quel économiste modélisant l’homo œconomicus : un calcul coûts/avantages.
Si les coûts réels ou supposés dépassent les bénéfices attendus, ils ne bougent pas. Et ce d'autant plus, je le répète, qu'ils ont tout intérêt à laisser les autres agir à leur place.

Pour les grèves ou les manifestations, même logique :

  • Le gréviste perd du salaire.
  • Le manifestant prend un risque physique ou judiciaire.

Dans ces conditions, l’individu rationnel pourrait conclure : « Je laisse les autres se fatiguer. Si ça échoue, je n’ai rien perdu ; si ça réussit, j’en profite quand même. »


Mais alors... pourquoi certaines personnes se mobilisent quand même ?

C’est là le cœur du paradoxe.

Ah, mes amis, voilà la question qui traverse les siècles, les empires, les révolutions et parfois même les files d’attente des consommateurs dans la fleur de l'âge qui rêvent de révoltes à la boulangerie ou la caisse automatique des supermarchés, pressés qu'ils sont de rentrer chez eux pour se mettre devant la télé…

Retenez surtout que, d’un point de vue strictement rationnel, si chacun attend que les autres agissent, personne ne fait rien.

Et pourtant, des milliers agissent collectivement, encore et toujours, quotidiennement.

Nous verrons ensemble, dans l’épisode suivant, les différentes explications avancées par les sciences sociales :
incitations sélectives, identités collectives, normes sociales, leadership, réseaux, émotions politiques, ressources organisationnelles…
Bref : tout ce qui permet à un groupe de dépasser ce maudit paradoxe.

[1] Source : Olson, M. (1965). The Logic of Collective Action. Harvard University Press.

[2] Source : Olson, 1965 ; repris dans : Elster, J. (1989). The Cement of Society, Cambridge University Press.

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