Et Dieu créa le lundi matin



Heidelberg, 1904.

La ville vibrait d’un calme allemand; un ordre méticuleux jusque dans le brouillard, comme si même la brume devait rendre des comptes.
Les cloches sonnaient comme des équations bien résolues.
J’avais rendez-vous avec Max Weber.
Un homme qui observait le monde avec le sérieux d’un notaire et l’inquiétude d’un prophète.

Avant d’aller plus loin, une précision s’impose : la croissance économique, voyez-vous, c’est le moteur du monde actuel. Mais un moteur, sans châssis, ne mène nulle part.
Et le châssis, c’est le capitalisme.

Le moteur, c’est la croissance. Le châssis, le capitalisme. L’un ne tourne pas sans l’autre. Et ensemble, ils forment ce grand animal de fer que nous appelons “économie moderne”.

Mais Weber, lui, ne regardait pas simplement le moteur. Il regardait aussi le carburant. Et ce qu’il voyait, c’était une énergie étrange : non pas du charbon, non pas du pétrole… mais de la morale.

Je me souviens de notre rencontre. Un salon de thé à Heidelberg, feutré comme une église. Weber m’attendait, tasse fumante, montre à gousset, carnet de notes.
Rien ne débordait... Sauf l’intelligence.

Il me dit :
« Birdy, tu veux comprendre le capitalisme ? Alors cesse de chercher dans les usines. Cherche dans les âmes. »

Et c’est là que tout s’éclaira. Weber n’était pas qu’un économiste, il était psychologue de la société.
Il disséquait les têtes... Au sens figuré, bien sûr.
À cette époque, c’était la mode : à Vienne, Freud ouvrait les crânes sans scalpel pour y trouver les pulsions ; à Heidelberg, Weber cherchait les croyances.

Deux médecins de l’âme :
Freud, celui des songes.
Weber, celui des institutions.

Mais si Freud disséquait le désir, Weber disséquait le devoir. Et ce qu’il découvrit, c’est qu’à la racine du capitalisme moderne, il n’y avait pas seulement le goût du profit, il y avait une morale… Une morale protestante. Plus précisément, une éthique protestante.

Max Weber (1864–1920)
Max Weber (1864–1920)

Le désenchantement du monde

Les siècles passèrent depuis Luther. La foi s’effaça, mais la morale devint capitaliste.
Le devoir devint productivité, la prière devint stratégie, et la grâce divine se convertit en rendement mesurable.

Weber voyait venir ce glissement. Il disait que la modernité avait remplacé la foi en Dieu par la foi dans le calcul. La rationalité économique devint la nouvelle religion du monde.

On ne pria plus, on planifia. On ne cherchait plus le salut, mais la performance. Et dans cette grande conversion, quelque chose se perdit : le mystère.

Weber appelait cela le désenchantement du monde... Un monde où tout s’explique, se mesure, se prévoit, mais où plus rien ne se rêve.

Il écrivait que l’homme moderne s’était enfermé dans une “cage d’acier” : celle de la rationalité économique, où chaque geste, chaque pensée, chaque heure de vie doit justifier son utilité.

Je regardai Weber, ce soir-là, et je me souviens lui avoir dit qu’il décrivait un monde réglé comme un automate sans cœur qui bat.
Il eut un sourire fatigué. « Oui, Birdy. Et ce monde fonctionne… mais il ne sait plus pourquoi. »

En quittant Heidelberg, je longeai le Neckar.
L’eau était calme, les usines fumaient au loin, les étudiants riaient dans les cafés.
Tout semblait en ordre, presque parfait.

Une idée me trottait dans la tête.
Des croyances à la culture, il n’y a qu’un pas.
Et de la culture aux valeurs aussi, et des valeurs aux institutions, encore un.
Si une morale peut façonner l’économie, alors peut-être que les règles peuvent la structurer.

Weber avait montré que la culture crée les comportements. Je devais maintenant comprendre comment les institutions leur donnent forme.

Un siècle plus tard, je songe à cette étrange machine que Weber m’avait décrite.
Un moteur huilé de morale, autrefois alimenté par la foi, et désormais livré à lui-même.
Le moteur tourne encore, oui, mais comme un vieux diesel gavé de Super, il cahote.
Et je me demande combien de temps il tiendra avant de caler.

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