Incitations séléctives et rétributions symboliques
Pourquoi des individus rationnels se mettent-ils à agir collectivement ?
Je me suis souvent posé cette question en traversant les siècles, depuis les révoltes du sel au XVIIᵉ siècle jusqu’aux ronds-points des Gilets jaunes : pourquoi des gens parfaitement rationnels, du moins autant qu’on puisse l’être quand on respire l’air du temps, sortent-ils de chez eux pour manifester, alors qu’ils pourraient rester passagers clandestins et laisser les autres s’épuiser ?
Dans la logique de l’homo œconomicus, étudiée par Mancur Olson dans The Logic of Collective Action (1965), cela semble absurde. Si un bien collectif profite à tout le monde, chacun devrait rester tranquillement chez soi et espérer que les voisins fassent le travail. Pourtant, les gens sortent. Ils s’organisent. Ils protestent. Ils prennent parfois des risques. Donc ils y trouvent quelque chose. Mais quoi ?
Pour comprendre cela, on distingue généralement deux types d’avantages : les incitations sélectives et les rétributions symboliques.
Les incitations sélectives
Olson expliquait que certains groupes distribuent des récompenses individuelles à leurs membres pour encourager la participation. Cela peut être matériel, financier, ou lié à des services. Dans certaines entreprises industrielles, très bien étudiées par Michel Crozier dans Le phénomène bureaucratique (1963), un syndicat peut avoir la main sur les horaires, les formations, ou les promotions.
Dans ce cas, suivre l'appel n’est pas une question d’idéaux : c’est la garantie très concrète de ne pas décrocher la corvée ingrate du samedi soir. Les avantages (ou les sanctions) donnent un intérêt rationnel à participer.
Mais ce raisonnement ne fonctionne pas pour tous les mouvements. Les Gilets jaunes, par exemple, n’avaient ni appareil syndical, ni récompenses matérielles. Il fallait donc chercher ailleurs.
Les rétributions symboliques
C’est le politiste Daniel Gaxie (1977) qui introduit ce concept : les individus participent pour des bénéfices psychologiques ou identitaires : sentiment d’être utile, de défendre une cause juste, d’être un « bon citoyen », ou tout simplement plaisir d’être avec les autres.
Les rétributions symboliques créent un sens : identité, fierté, dignité. Les slogans « Black is beautiful » ou « Gay Pride » illustrent ce besoin de dire : « nous existons ». Ce n’est pas matériel, mais essentiel.
Certains recherchent aussi du prestige, de la reconnaissance, ou une position avantageuse dans un réseau.
Au fond, l’action collective n’est pas irrationnelle. Elle repose sur des bénéfices matériels quand il y en a ; mais elle repose surtout sur des raisons morales, identitaires, symboliques.
Et moi, qui ai vu tant de révoltes dans l’Histoire… je peux vous dire que ce moteur-là, la dignité, est le plus durable. Aucun tableau Excel n’a jamais su le mesurer.


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