La croissance dans la sciure


Photo Tylijura / Pixabay

André n’avait plus la même tête.
L’air songeur, le crayon planté derrière l’oreille, un rouleau de plans écrasé sous le bras, et la sciure jusque dans les cheveux... Un homme habité.

J’ai cru un moment qu’il était tombé amoureux.
Et puis, en l’observant mieux, non.
Il était simplement possédé par une idée autrement redoutable : produire plus.


Deux tables, une ambition

« Birdy, j’vais faire deux tables. Deux tables, en une journée ! »
Je le regardai avec la gravité d’un médecin devant un patient euphorique.

Il n’était pas le premier à vouloir produire plus: depuis deux siècles, les nations en faisaient un objectif principal.

Dans l’esprit d’un économiste, produire plus, c’est la définition même de la croissance économique :
l’augmentation durable de la quantité de richesses produites, souvent mesurée par le fameux PIB (le Produit intérieur brut).

Ah, le PIB…
Ce chiffre qu’on surveille comme d’autres surveillent leur tension artérielle : il monte, tout le monde respire ; il baisse, tout le monde panique.

Mais derrière ce chiffre se cachent des réalités très concrètes : la croissance dépend de ce qu’on met dans la production (le capital et le travail) et de la manière dont on les fait agir ensemble (la technique).


Les deux chemins de la croissance

André se tenait donc face à deux routes possibles.
Deux voies que les économistes distinguent:

faire plus avec plus, ou faire plus avec autant mais en étant plus efficace.

  • Faire plus avec plus : la voie de l’accumulation

Première option : l’accumulation.

André se remit à observer son atelier.
S’il voulait produire deux tables, il devait acheter plus de bois, plus de clous, plus de colle.
Mais surtout, il pouvait investir dans du matériel supplémentaire : un deuxième établi, d’autres serres-joints… Ça, c’est accumuler du capital fixe.

Et il devait aussi travailler plus... Plus d’heures, plus d’effort, certainement plus de cafés. Les économistes diraient : “accroître le facteur travail”.

Mais cette stratégie a des limites. Les bras fatiguent, les outils s’usent, et les journées n’ont que vingt-quatre heures. La croissance par accumulation finit toujours par s’essouffler.

  • Faire plus avec autant : la voie du progrès technique

Restait donc l’autre voie : le progrès technique. Celle qui consiste non pas à produire plus grâce à plus de moyens, mais à produire plus avec les mêmes moyens, grâce à de meilleures idées.

André ne le savait pas, mais il était déjà sur cette voie.
Il apprit à mieux organiser son espace, à gagner du temps entre deux gestes, à ajuster sa scie d’un seul coup d’œil, comme on accorde un instrument. Il ne travaillait pas plus, il travaillait autrement… Il travaillait mieux.

C’est cela, le progrès technique : un changement dans la façon de combiner le travail et le capital, pour rendre la production plus efficace.


Le mystère de Solow

Et c’est là que je repensais à Robert Solow,
un économiste américain du XXᵉ siècle, méthodique, précis, un brin têtu.

Il avait voulu comprendre d’où venait exactement la croissance.
Alors, il fit ce que savent faire les économistes : il sortit son crayon, il calcula la part du travail, la part du capital… et découvrit qu’il restait toujours un morceau inexpliqué.

Ce qui restait, on l’appela le progrès technique. Une façon élégante de dire : il se passe quelque chose que nos chiffres ne captent pas.

Cette “part manquante”, qu’on a depuis appelée le résidu de Solow, c’est la trace de tout ce qui échappe aux facteurs classiques : l’organisation, le savoir, la créativité, la curiosité, le geste amélioré d’un André qui, sans s’en douter, invente un gain de productivité.

Robert Solow (1924–2023)
Robert Solow (1924–2023)


Ce que mesure l'économiste

Mais attention : dire que le progrès technique existe ne veut pas dire qu’il explique tout. Le travail de l’économiste, justement, c’est de mesurer les contributions à la croissance : quelle part vient de l’accumulation (plus de capital, plus de travail) et quelle part vient de l’amélioration (du progrès technique).

Certains pays croissent parce qu’ils accumulent, d’autres parce qu’ils innovent. Et toute la difficulté, c’est de savoir laquelle de ces forces domine à un moment donné.

La croissance, au fond, c’est un peu comme l’atelier d’André : il faut du bois, des bras, et un brin d’intelligence dans les gestes. Mais la vraie question, c’est de savoir ce qui compte le plus dans ce mélange.



André finit par réussir son pari : deux tables, bien droites, bien polies. Il me regarda, fier comme un artisan qui a doublé sa richesse créée.

Et je me dis que, derrière cette réussite de sciure et de sueur, il y avait autre chose qu’une question d’outils ou d’heures. Quelque chose d’intérieur, de moral même.

Je l’avais déjà pressenti ailleurs, dans un salon de thé à Heidelberg, chez un vieil ami philosophe qui voyait, derrière la production et les chiffres, une chose plus profonde : la manière dont les hommes donnent du sens à leur travail.

Et c’est peut-être là, dans cette disposition de l’esprit, que commence le moteur véritable de nos économies.

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