La structure des opportunités politiques

Les jacqueries paysannes
Les jacqueries paysannes

Mes chers volatiles bipèdes,

Permettez que je remette d’aplomb ma longue cape de médecin de la peste... elle date de 1631, un bon millésime... avant d’ouvrir avec vous le grimoire un peu poussiéreux des mobilisations politiques. Car oui : derrière chaque manifestation, chaque grève, chaque “on va tout bloquer”, se cache un savant calcul. Et je sais de quoi je parle : j’ai vu les jacqueries paysannes, Mai 68, et même des grèves de la cantine. Certaines étaient plus réussies que d’autres.

Mai 68
Mai 68

Commençons par un principe fondamental :

un individu ne rejoint pas une action collective par pure poésie, mais parce qu’il pèse les coûts (fatigue, risques, bottes en caoutchouc) et les gains (obtenir quelque chose, ou à défaut se sentir utile).

Et qui dit calcul dit… stratégie.
Ah, la stratégie ! Un mot qui donne l’air intelligent dès qu’on le prononce en fronçant les sourcils.

J’ai moi-même observé, au cours de mes siècles d’existence, d’innombrables stratégies familiales : il existe toujours un moment idéal pour demander quelque chose. Par exemple, lorsque vos parents sont de bonne humeur, que vous avez eu un 17 en maths, ou qu’ils tentent d’oublier qu’ils ont cassé votre PlayStation en la “rangeant”.

Eh bien, en politique, c’est exactement pareil.
Un mouvement social n’émerge pas uniquement parce que les acteurs en ont envie : il émerge parce que le contexte devient favorable.
C’est ce qu’on appelle la structure des opportunités politiques.

D’où vient ce concept ?

Je ne vais rien vous inventer : ce sont plusieurs chercheurs majeurs des mouvements sociaux qui l’ont formalisé : Charles Tilly, Doug McAdam, Sidney Tarrow.

Ces trois savants expliquent que les mouvements sociaux ne naissent pas dans un vide, mais dans un environnement politique plus ou moins ouvert.

Charles Tilly
Charles Tilly (1929-2008)

Et revenons au cas emblématique : Black Lives Matter (2020)

Black Lives Matter existe depuis 2013, mais ce n’est qu’en 2020 qu’il a pris une ampleur mondiale. Le décès de George Floyd, filmé et diffusé en boucle, a servi de déclencheur.

Mais ce n’était qu’un élément parmi d’autres :

  1. La vidéo du décès, rendant impossible l’indifférence.

  2. Un président clivant, Donald Trump.

  3. Une gestion contestée de la pandémie.

  4. La proximité de l’élection présidentielle.

  5. Le soutien public d’entreprises et de célébrités.

Bref : un alignement de planètes. Tarrow parlerait d’une fenêtre d’opportunité.

Black Lives Matter 2020
Black Lives Matter (2020)

En théorie : les quatre grandes familles d’opportunités

Ah, les opportunités politiques… J’ai vu des empires s’effondrer faute de les comprendre, et d’autres naître par pure chance. Selon Tilly, McAdam et Tarrow, les mouvements sociaux surgissent quand quatre portes s’entrebâillent.

Je vous les raconte.

1. L’ouverture ou fermeture des institutions politiques

(La fameuse porte d’entrée : parfois une chatière, parfois un portail.)

Les chercheurs l’ont montré : on ne manifeste pas de la même façon dans un régime qui autorise les rassemblements que dans un régime hyper-répressif.

  • Quand les institutions s’ouvrent — réforme, droit d’association élargi — les mobilisations deviennent plus probables.

  • Quand elles se ferment, les mouvements s’étouffent… ou explosent.

Exemple classique : les droits civiques aux États-Unis, rendus possibles par des voies légales existantes.

2. La stabilité ou l’instabilité des alignements politiques

(Quand le pouvoir tremble, les citoyens dansent.)

Les mouvements sociaux scrutent toujours la solidité du gouvernement : fissuré, fracturé ? Ou soudé comme un coffre-fort ?

  • Quand les coalitions sont divisées, les opportunités s’élargissent.

  • Quand elles sont unies, rien ne passe.

Exemple : en 2006, la contestation du CPE s’est amplifiée alors que le gouvernement était politiquement fragilisé.

3. La division ou l’unité des élites

(Un mouvement sans alliés, c’est un peu un oiseau sans ailes.)

Tilly et Tarrow montrent que les élites déserteuses (élus, cadres, organisations) offrent un levier crucial.

  • Quand les élites sont divisées, un mouvement peut s’y engouffrer.

  • Quand elles sont unies, bonne chance.

Exemple : le soutien d’élus locaux au mouvement BLM en 2020, créant une fracture visible.

4. La réaction de l’État : réprimer, tolérer ou soutenir

(Le moment où l’autorité décide si elle sert le café… ou les matraques.)

La réponse de l’État transforme immédiatement les opportunités.

  • Répression forte illégitime → effet boomerang.

  • Répression administrative → essoufflement.

  • Tolérance → mobilisation facilitée.

Exemple : la Corée du Sud dans les années 1980, où la répression brutale a renforcé le mouvement démocratique.

Une structure évolutive

La structure des opportunités politiques n’est jamais figée : le rôle des célébrités ou des entreprises dans les mobilisations est un phénomène récent.

Et si l’environnement politique devient favorable :

  • les chances de réussite augmentent ;

  • les gains individuels (symboliques ou matériels) aussi.

C’est la mécanique du monde social : rationnelle, stratégique… et parfois opportunément chaotique.

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