Idées, idéologies et identités

Peinture-Affiche du Figaro / Mary Stevenson Cassat (1878)


Rappelez-vous : Pierre qui enflammait la foule ; Marie qui se préparait à lutter.

Mais organiser la lutte n’a jamais été simple.
Entre la colère et l’action, il y a toujours les mêmes ombres : le doute, la peur…
et surtout cette petite voix qui murmure que « c’est comme ça », que l’ordre social serait naturel, presque biologique.

Alors revient cette question, vieille comme les pyramides mais terriblement actuelle :
comment une structure sociale, parfois injuste, peut-elle être acceptée, même défendue, par ceux qu’elle désavantage ?

Dans un monde où une poignée de milliardaires détient une part significative des médias,
on voit bien que le pouvoir ne repose pas seulement sur la force ou l’argent.
Il s’incarne dans ce que nous tenons pour évident : les récits qu’on répète, les catégories qu’on utilise, les normes qu’on ne remet plus en cause.

Marx l’avait anticipé.
Le capitalisme tient par la contrainte… mais aussi, et surtout, par les idées.

L'appartement de Marx dans Dean Street
L'appartement de Marx dans Dean Street

Londres, Dean Street.
Marx releva la tête de ses feuillets.

« Birdy, le pouvoir ne gouverne pas seulement les corps. Il gouverne aussi les esprits. »
Puis, d’un ton sec :
« À chaque époque, les idées de la classe dominante sont les idées dominantes. Ceux qui possèdent les moyens de production possèdent aussi les moyens de produire les idées. » Ce jour-là, je compris que les puissants fabriquent autant le monde que le sens du monde.

Marx poursuivit :
« Regardez autour de vous, Birdy. On finit par croire que vendre sa force de travail est naturel,
que la réussite est méritée, que l’échec est personnel.
Les clichés, à force d’être répétés, deviennent des certitudes ; même pour ceux qu’ils écrasent. »


L’opium du peuple

Marx eut ce petit sourire tranchant qui annonce une vérité désagréable.

« Les patrons n’ont rien inventé, Birdy. Ils ont perfectionné un instrument bien plus ancien : la religion. »

Puis il rectifia (Marx détestait les contresens) :

« J’ai écrit “La religion est l’opium du peuple”. 1844. L’opium n’est pas un poison : c’est un calmant.
La promesse de salut sert d’anesthésie morale : tu souffres ici-bas, mais on t’explique que cela a du sens. Et pendant que ça prie en bas, ça encaisse en haut. »

Il conclut :
« La religion fut la première grande idéologie dominante : elle offre à ceux qui souffrent une place au chaud dans l’au-delà… ce qui les aide, hélas, à supporter leur inconfort ici-bas. Elle transforme la misère en destin, et la domination en évidence. »

Marx écrasa les braises de sa pipe.
« Quand une idée devient naturelle, Birdy, elle cesse d’être discutée. C’est là que commence la vraie domination. »

Couverture du livre


La domination polie

Mentalement, je revis Auguste Delacourt, à Montcorbier,
Je ne sais pas pourquoi ce salon m’est revenu en mémoire à ce moment-là ; peut-être parce qu’il incarnait ce que Marx décrivait : non pas la violence de la domination, mais son apparente… comment dire… douceur.

La pièce était éclairée au gaz, les fauteuils trop profonds, les conversations trop sûres d’elles.
On y parlait du “progrès” comme d’une loi physique : neutre, inévitable, indiscutable.

The Pickwick Club
The Pickwick Club

Delacourt leva son cognac, avec ce ton tranquille qui transforme les intérêts particuliers en sagesse universelle :
« Voyez-vous, Birdy, une société fonctionne d’autant mieux que chacun reste à sa place.
Les grèves ? On peut les encadrer. Une loi bien conçue canalise les colères et protège la prospérité. Et la prospérité, n’est-ce pas ce que nous voulons tous ? »

Je vous avais présenté Delacourt avec un sourire satisfait mais n’était-ce pas une déformation de ma part. Ce soir-là, dans son ton, dans ses mots, il ne cherchait pas à écraser qui que ce soit.
Il se contentait d’énoncer ce qu’il croyait être la réalité. Et c’était précisément là que résidait la force de ses phrases : elles n’étaient pas présentées comme une opinion, mais comme une évidence.

Dans son esprit, la loi n’était pas un outil de pouvoir : elle était la manifestation de ce qui assurait la stabilité d’un ordre naturel. Une manière discrète mais efficace de dire aux gens ce qu’ils pouvaient espérer et ce qu’ils devaient cesser d’espérer pour le bien de tous.

En quittant Delacourt, je réalisai qu’il n’était pas un tyran. Le capitaliste n’est pas capitaliste par méchanceté. Il remplit seulement la fonction que la société l’a amené à remplir.
Delacourt est simplement le résultat d’un déterminisme structurel, un produit parfait de son milieu, exactement comme Marx l’avait décrit, au même titre que Marie et Pierre sont ce que le système a fait d’eux. Et cette prise de conscience me renvoya aussitôt, presque malgré moi, à l’appartement sombre de Dean Street.

Je retrouvai Marx.
Comme si mes souvenirs faisaient eux aussi leur lutte des classes. Et lui ne s’était pas arrêté. Il continuait :

« L’idéologie dominante ne se loge pas seulement dans les discours, Birdy… Elle irrigue l’école, les tribunaux, la presse.
C’est une mélodie de fond : les dominés finissent par danser dessus sans avoir choisi la musique. »

Je notai alors :
« Le pouvoir n’est jamais seulement économique. Il est culturel, symbolique, institutionnel. Il se glisse dans les mots, les lois, les habitudes. »

C’est cela, l’idéologie dominante : un système d’évidences patiemment fabriquées, où l’ordre établi devient morale et la domination, bon sens.


Statue de Marx et Engels (Berlin)
Statue de Marx et Engels (Berlin)


Goodbye, Karl

Il était temps de quitter Marx. Son tempérament explosif m’avait autant fasciné qu’épuisé.

Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il de mes certitudes révolutionnaires de l’époque ?
Surtout des questions.

Socrate aurait dit : « Ce que je sais, c’est que je ne sais rien. » Je ne l’ai jamais rencontré, mais la maxime me suit : la certitude est souvent le début de la bêtise.

Pierre et Marie ont fait grincer quelques rouages. Et tous les Pierre et toutes les Marie après eux en ont fait grincer d’autres. Mais la machine a-t-elle vraiment changé ?

Y a-t-il eu lutte des classes ? Y a-t-il même eu des classes sociales au sens strict de Marx ?
Peut-être qu’il n’y en a jamais eu… Peut-être qu’il y en a eu, puis qu’il n’y en a plus eu,
puis qu’elles ont ressurgi.
Je ne sais pas.

Ce que je sais, c’est que Marx proposait une théorie puissante… mais une théorie parmi d’autres.

Même un Birdy Doc, tout immortel qu’il est, avec son bagage d’expériences et de rencontres, peut se laisser séduire par une mécanique intellectuelle bien huilée. Cela ne signifie pas que Marx avait tort, mais qu’aucune explication ne doit devenir une évidence.

Et pour apprendre à se méfier des évidences, il me fallait retourner voir un autre génie :
un homme austère, méthodique, qui refusait de réduire la société à un simple conflit,
et qui analysait plutôt ses sphères autonomes, chacune avec sa logique propre.

Max Weber.

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