Les maîtres du jeu de l'obéissance

Albert Londres (1884 - 1932) / fighting for truth with pen and photography

J’ai quitté les salons parisiens pour l’Assemblée nationale.
Là où l’on ne parle plus de prestige, mais d’influence, de décisions, d’autorité politique.

Weber m’avait dit : « Birdy, l’ordre politique n’est pas celui des fortunes ni des honneurs.
C’est celui du pouvoir: la capacité d’imposer sa volonté à d’autres, même et surtout quand ils ne veulent pas. »


Les visages du pouvoir politique

À la Chambre des députés, je rencontrai Charles Delacourt, fils de l’industriel Auguste Delacourt, rappelez-vous Auguste : cigare tranquille et sourire d’homme satisfait 50 ans plus tôt.
Charles aussi avait le sourire satisfait : député élu à l’Assemblée nationale.

Séance à la chambre des députés, Réné Achille Rousseau Decelle (1907)

La voix claire, le verbe assuré, il parlait d’avenir, de progrès, de responsabilité.
Non plus pour défendre ses affaires, mais pour représenter, disait-il, « l’intérêt général ».

« Birdy, voici l’action politique telle qu’elle s’exerce dans l’État moderne : à travers les institutions, les mandats, les lois. Un pouvoir encadré, reconnu, fondé sur la légitimité des règles. »

Charles Delacourt avait transformé le capital économique de son père en position de domination légitime.

Il ne commandait plus des ouvriers ... il avait des gens pour cela ... mais des citoyens.
Et dans l’ordre politique, c’est ainsi que naît l’autorité : quand l’influence devient légitime. Ici, la légitimité des urnes.


À Saint-Étienne, Norbert Maret était devenu plus que Norbert Maret.
Les mêmes mains calleuses, mais une posture nouvelle : il présidait désormais les réunions du syndicat.

Norbert Maret (?) qui s'adresse au travailleurs 

Autour de lui, on écoutait, on opinait, on lui confiait des revendications, des colères, des espoirs.
Il n’avait pas de titre officiel, mais il détenait quelque chose de plus fort : la confiance.

« Voici une autre manière d’agir politiquement, Birdy : en dehors des fonctions de l’État, mais en direction de lui. Les syndicats, les grèves, les rassemblements… autant de moyens par lesquels des groupes cherchent à influencer la décision publique sans détenir eux-mêmes le pouvoir officiel. C’est une forme de contre-poids collectif. »

Norbert savait parfaitement ce qu'était la nature de son pouvoir... Il se disait: « On ne vote pas les lois, mais on peut les faire bouger. »

Et, dans cette forme d'action collective, je vis la trace d’un pouvoir nouveau des sociétés démocratiques: celui qui ne descend pas du haut d'un bureau ministériel, mais qui naît quand des gens ordinaires décident, ensemble, de faire bouger les choses". 


Plus tard, je rencontrai Stéphane Vernier, journaliste au Courrier Républicain. Cravate de travers, doigts tachés d’encre, il passait ses nuits à écrire des articles qui irritaient autant qu’ils éclairaient.

Weber, observant la rédaction, dit simplement : « Birdy, le pouvoir ne se limite pas à la loi. Il existe aussi par l’influence. Celui qui façonne l’opinion participe, lui aussi, à la vie politique. »

Un texte (pas de Vernier mais de Zola)... La presse a le pouvoir d'infléchir les choses

Stéphane Vernier ne gouvernait personne, mais ses mots voyageaient plus loin que bien des décrets.

Il révélait, dénonçait, questionnait... et parfois, d’une phrase, il changeait la trajectoire d’un débat ou d’un projet.


Weber notait encore : « L’influence n’est pas une illusion. C’est une forme d’action, moins visible, mais décisive. »

Et Vernier, relevant la tête de son bureau, murmura comme pour lui-même : « Les idées sont plus fortes que les hommes. »

Weber me fit signe d’approcher et, sans un mot, me tendit son carnet.
Sur la page, trois noms soulignés d’un trait net : « Delacourt — Maret — Vernier ».
En dessous, trois mots : « pouvoirs / luttes / partis ».

Le premier, je le reconnaissais : Delacourt, Maret, Vernier… chacun, à sa manière, en détenait une parcelle.
Le second, je l’avais vu se glisser partout : lutte pour convaincre, pour mobiliser, pour orienter les décisions.
Mais le troisième demandait un éclairage : le “parti”, non pas au sens des formations politiques modernes, mais dans son sens weberien, plus large, plus structurel. Les partis au sens de Weber: des groupements orientés vers l’acquisition du pouvoir... pas du pouvoir politique... du pouvoir au sens large.

Je compris alors que ce que je venais de voir défiler devant moi,  Delacourt, Maret, Vernier, n’était pas une galerie de personnages, mais la mise en scène de ce que Weber plaçait à côté des classes de l'ordre économique et des groupes de statut de l'ordre social: les partis, c’est-à-dire les collectifs qui se forment pour peser sur la décision publique.

  • Delacourt, représentant d’un parti parlementaire, engagé dans la conquête du pouvoir légal ;
  • Maret, figure d’un parti de pression collective, cherchant à influer sans détenir de mandat ;
  • Vernier, relais d’un parti d’opinion, agissant par la circulation des idées.

Trois visages, trois stratégies, un même ordre : le politique.
Et soudain, la cartographie weberienne se dessinait d’un seul bloc, cohérente, précise :
comme l’ordre économique a ses classes,
comme l’ordre social a ses groupes de statut,
l’ordre politique s’organise autour de ces “partis”, ces entreprises collectives de lutte pour le pouvoir, visibles ou non, légales ou informelles.

Weber me dit alors, d’une voix plus grave : «  vous voyez, Birdy, le pouvoir ne se limite pas aux élus. Il se partage entre ceux qui gouvernent, ceux qui contestent, et ceux qui influencent. Voilà la véritable architecture du politique. »


Je notai dans mon carnet :
« L’ordre politique selon Weber : un équilibre mouvant de forces  qui façonne le destin des sociétés. Une distribution, une fois encore, de chances de vie différentes qui touche la capacité d’accéder à des positions décisionnelles, d’exercer une influence collective… et de définir les règles du jeu politique. »

Et je me suis dit, en m'apprêtant à sortir des locaux du journal :
le pouvoir, c’est peut-être ça: une énergie qui circule, du bureau du député à la plume du journaliste, jusqu’à la main calleuse de l’ouvrier qui signe un tract.


La cachette

C’est dans cette architecture que se cachent vraiment les maîtres du jeu de l’obéissance.
Pas seulement sur les bancs de l’Assemblée, ni derrière les pupitres des ministres.
Mais partout où quelqu’un parvient à faire accepter aux autres qu’“il n’y a pas d’alternative”.
C’est souvent la phrase préférée des tyrans, c’est aussi celle des gestionnaires qui se disent sérieux. Les premiers font peur, les seconds rassurent. Et pourtant, tous deux ont besoin de la même chose : que l’on consente, calmement, à leur prêter notre obéissance. 

Féérie nocturne, Maxime Maufra (1900)

Weber m’avait soufflé que le pouvoir dans les démocraties modernes, c’est la capacité d’obtenir cette obéissance sans sortir les baïonnettes. 

Je rabattais les pans de mon manteau, mon masque de cuivre légèrement embué.
Je me demandai combien d’entre nous votent, manifestent, signent, obéissent, en croyant choisir… alors qu’ils ne font souvent que valider une partie déjà bien avancée.
Les maîtres du jeu, finalement, ne sont pas ceux qui parlent le plus fort, mais ceux qui décident des cases du plateau, des sanctions, des récompenses, des délais, des formulaires à remplir et des amendes à payer. Eux fixent les règles et le commun des mortels  appelle cela “la vie normale”.

Je sortis mon carnet, griffonnai une dernière phrase :
« Tant que nous confondrons la légalité avec la justice, l’obéissance avec le consentement, les maîtres du jeu pourront dormir tranquilles. »
Puis je rangeai ma plume.
La nuit tombait sur la ville, les réverbères s’allumaient, et je sentis que, quelque part, derrière les fenêtres éclairées des bureaux, on continuait de tirer les ficelles avec une discrétion appliquée.
Je n’avais pas fini d’ausculter ce théâtre de l’obéissance… mais pour un moment, je refermai le dossier.


Ajout.

Je ne peux m'empêcher de partager cette petite confidence de Carla Bruni qui, au bout du compte, à l'exemple de M. Jourdain faisant de "la prose sans le savoir" dans le Bourgeois gentilhomme de Molière, fait du Weber sans le savoir, sans-doute, elle-aussi.






Commentaires

Articles les plus consultés