Les rails visibles et invisibles
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| L'ancienne Bourse de Paris (Palais Brongniart) / Pierre Barbier (1900) / pariszigzag.fr |
Je quittais Heidelberg par un train du soir, qui roulait au rythme de mes nouvelles certitudes allemandes :
Le travail fait le salut, le travail fait le salut, le travail fait le salut…
Si vous ne l’aviez pas remarqué, j’essayais d’imiter le rythme d’un train à vapeur en résumant la pensée wébérienne.
Faites un petit effort tout de même.
Tchou-tchou !
Voilà. C’est le signal d’arrivée au quai.
Dans mon compartiment, le paysage se déroulait comme un tableau d’ordre moral :
des usines, des champs bien alignés, des maisons propres… On sentait que même la poussière devait remplir un formulaire avant de se déposer.
Je regardais ce monde, et une idée me trottait dans la tête :
ce n’est pas seulement la morale qui fait tourner l’économie,
ce sont les règles qui la tiennent debout.
Les règles du jeu.
Les institutions formelles et informelles
Les institutions, voyez-vous, ce sont justement ces règles.
Certaines sont écrites et encadrées : les lois, les contrats, les codes de droit.
Ce sont les institutions formelles : la façade visible de la confiance collective,
avec des gardiens en robe noire pour s’assurer que tout tienne debout.
Mais d’autres institutions ne s’écrivent pas.
Elles se murmurent, se transmettent par les usages : tenir parole, être loyal, coopérer, préserver sa réputation.
Ce sont les institutions informelles, souvent plus anciennes, plus enracinées que celles qu’on écrit.
Et ce sont elles, bien souvent, qui permettent à l’économie de respirer.
Car l’équilibre entre le formel et l’informel est essentiel.
Une société peut avoir des lois parfaites : si personne ne veut les respecter, elles ne valent rien.
À l’inverse, un pays peut manquer de codes juridiques épais, mais s’il y règne la confiance, les affaires s’y feront sans heurt.
Je me fis la réflexion, en regardant la campagne filer :
les institutions, c’est comme les rails sous le train : on n’y pense pas tant qu’ils tiennent bon.
En passant, pourquoi vous parle-je d’institutions ? Parce que c’est important pour comprendre les différences d’efficacité économique des pays, mais aussi parce que c’est à la mode en 2025. Ça l’était déjà avant, au moins depuis 1993, avec le prix Nobel de Douglass North.
Et peut-être même avant encore.
Je me demandais si Schumpeter (Joseph Aloïs, pour les intimes) n’avait pas déjà pressenti tout ça, sans employer le mot.
On le rencontrera un jour, lui aussi.
Il a un faible pour la destruction… mais nous y viendrons.
Revenons à nos moutons.
En 2025, cocorico, Philippe Aghion et ses comparses décrochent le Nobel d’économie. Et le dada de Philippe, c’est les institutions…
Le progrès technique et les institutions… La croissance, le progrès technique et les institutions. Stop !
De la culture aux institutions
Moi, j’ai toujours voulu faire remonter la réflexion économique sur les institutions à Weber, voire à Marx. (Qu’on rencontrera aussi, un jour, s’il accepte de sortir de sa bibliothèque.)
Mais restons avec Weber.
Si les croyances façonnent la culture, alors la culture, elle, façonne les règles.
Une société qui chérit la liberté écrira des lois souples. Une société qui valorise la discipline écrira des lois rigoureuses.
Les institutions ne tombent jamais du ciel : elles sont les enfants d’une culture, la traduction juridique, et parfois bureaucratique, de ses valeurs.
La culture, c’est le terreau.
Les institutions, ce sont les plantes qu’on y fait pousser.
Bon terreau, plantes en bonne santé.
Mauvais terreau, plantes malades... ou pauvres.
La force des institutions
Des années plus tard, des économistes mettront des mots sur cette idée.
Douglass North expliquera que les institutions ne sont pas de simples décorations juridiques :
elles déterminent la manière dont les sociétés se développent ; et, implicitement, croissent économiquement.
Il disait :
“Les institutions sont les règles du jeu dans une société. Elles réduisent l’incertitude et structurent les interactions humaines.”
Un exemple :
Dans les années 1960, la France affichait un niveau de vie bien supérieur à celui de la Suède et de la Finlande : environ 10 000 dollars par habitant,
contre 7 000 pour la Suède et à peine 5 000 pour la Finlande.
Six décennies plus tard, le rapport de force s’est inversé. En 2025, le PIB par habitant dépasse les 58 000 dollars en Suède et les 54 000 en Finlande,
contre environ 44 000 en France.
Ce n’est pas une question de chance géographique ou de conjoncture : c’est le résultat d’un écosystème institutionnel solide.
Dans les pays nordiques, la confiance dans l’État, la transparence publique et la stabilité des règles ont créé un environnement propice à l’investissement, à la recherche et à l’innovation.
Et les chiffres le confirment : selon l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle, en 2023, la Suède comptait environ 664 dépôts de brevets par million d’habitants, la Finlande 717, la France 359.
Ce ne sont pas encore des innovations, ces brevets — ce sont des inventions protégées, des idées sous clé ; mais elles disent quelque chose d’un climat : celui d’un pays où l’on ose chercher, où l’on croit que créer vaut la peine d’être tenté.
Alors, corrélation n’est pas causalité, bien sûr, mais la régularité statistique entre vitalité inventive et niveau de vie est troublante.
Les écarts ne traduisent pas seulement une différence de dynamisme économique : ils racontent des sociétés où les institutions encouragent
et protègent la prise de risque.
Or, l’innovation, c’est le carburant du progrès technique, et ce progrès, au fond, c’est lui qui explique la croissance de long terme. Là où les institutions encouragent l’innovation, la technique devient moteur ; là où elles freinent, elle s’enraye.
Un exemple inverse ?
Ces pays où la nature a beaucoup donné (du pétrole, du gaz, des diamants, des minerais) mais où les habitants n’en voient guère la couleur.
On appelle ça la malédiction des ressources. Un nom dramatique, mais mérité. Et surtout, un nom qui masque le fond du problème : la faiblesse des institutions.
Car là où les institutions sont fragiles, la richesse devient poison. Le pétrole attire les convoitises, et le pouvoir s’accroche
comme une ventouse à la pompe.
Les recettes de l’État coulent à flots, mais sans contrôle, sans justice, sans transparence, elles n’arrosent que les plus proches du robinet.
Vous les avez vus, ces pays-là : des gratte-ciels sur le sable, et tout autour des écoles sans toit.
Des mines qui brillent la nuit, et des hôpitaux qui s’éteignent faute de courant.
La ressource naturelle, sans institutions solides, ne fait pas la richesse d’un peuple… Elle la confisque.
Une société où les règles sont stables,
où la justice est fiable,
où la parole donnée compte,
est une société qui monte.
La confiance y circule comme un vent porteur,
et les institutions y font pousser la vigueur.
Qui a dit qu’on ne pouvait pas faire de poésie en économie ?
Bon, assez voltigé dans les nuées économiques.
Revenons un peu sur terre… ou plutôt, sur les rails.
La nuit tombait sur la campagne allemande.
À travers la vitre du train, les lumières des villes passaient comme des pensées fugitives.
Je venais de comprendre que les institutions façonnaient la croissance.
Mais une autre question me rongeait déjà : les institutions sont des choix de société… apparemment.
On les présente comme naturelles, nécessaires, universelles parfois.
Mais qui les a faites, qui a rédigé les formelles ? Et pour qui ?
Je me promis d’enquêter. Un premier nom me vint à l’esprit : un économiste hongrois, témoin des tempêtes du XXᵉ siècle.
Karl Polanyi.
Un homme qui montra que le marché n’est pas né libre : il a été façonné, encadré, protégé par le pouvoir lui-même. Et qu’à force de le libérer, c’est peut-être la société qu’on a mise en cage.
Mais ça, c’est une autre histoire.
Celle de la Grande Transformation.



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