Les variables sociodémographiques de l’engagement politique
Je m’appelle Birdy Doc.
Et ce soir, j’ai posé mon antique masque de médecin de la peste sur la table d’un bistrot de quartier, entre un bol de cacahuètes et un vieux journal froissé.
Tout autour de moi, ça discute politique :
- « De toute façon, les jeunes ne votent plus. »
- « Les classes populaires, ça ne s’intéresse pas à la politique. »
- « Les femmes, elles sont moins dans le conflit, plus dans l’humanitaire… »
Des phrases comme celles-là, j’en ai entendu dans tous les siècles.
Certaines contiennent un bout de vrai, d’autres sont franchement caricaturales.
Surtout, elles oublient une chose essentielle :
on ne se lance pas dans l’engagement politique en partant tous du même point de départ.
Les cartes distribuées au départ : âge, genre, diplôme, profession…
Les politistes ont passé des décennies à le montrer :
les chances de s’engager dépendent fortement de la position sociale.
Dans le langage des sociologues, on dira que l’engagement politique est « socialement distribué » :
tout le monde peut théoriquement participer, mais certains profils y arrivent beaucoup plus facilement que d’autres.
Je vous fais le tour de table.
L’âge : les jeunes vraiment “dépolitisés” ?
Les jeunes adultes votent en moyenne un peu moins que leurs aînés et s’abstiennent davantage aux élections. On l’observe dans la plupart des démocraties. Mais dire qu’ils sont “désengagés” serait trompeur.
Dans mes pérégrinations récentes, je les ai vus :
- dans les marches pour le climat,
- dans les collectifs féministes,
- sur les réseaux sociaux, à lancer des campagnes, des pétitions, des hashtags.
Les travaux sur la participation montrent que les jeunes délaissent plus souvent les formes “conventionnelles” (vote, partis), mais investissent davantage les formes “non conventionnelles” : manifestations, boycotts, mobilisations en ligne, etc.
Autrement dit : ils ne sont pas absents, ils se déplacent ailleurs.
Effet d’âge ou effet de génération ?
À ce stade, une question hante les amphithéâtres : « Est-ce que les jeunes ont toujours été moins engagés… ou est-ce que cette génération-ci est particulière ? »
Les sociologues distinguent alors trois choses :
-
Un effet d’âge : à 18 ans, on vote moins qu’à 50 ans, parce qu’on est en transition, qu’on bouge, qu’on expérimente, qu’on n’a pas encore pris ses « habitudes politiques ».
-
Un effet de période : certains contextes historiques (guerre, crise, scandale politique, grande mobilisation) affectent tout le monde en même temps, quel que soit l’âge.
-
Un effet de génération : les individus socialisés au même moment historique gardent ensuite, tout au long de leur vie, un rapport spécifique à la politique.
Ce “marquage générationnel” est décisif.
Une cohorte socialisée dans les années 1960–70, entre luttes étudiantes, syndicalisme de masse et grands partis de gouvernement,
n’a pas la même relation à l’engagement qu’une cohorte socialisée dans les années 1990–2000, dans un contexte :
- de chômage de masse,
- de défiance envers les partis,
- de montée des préoccupations écologiques,
- et de premières mobilisations numériques.
Résultat : les jeunes d’aujourd’hui ne se contentent pas de « grandir » pour devenir des quinquas qui votent sagement comme leurs parents.
Ils risquent de conserver durablement un style d’engagement plus critique,
plus distancié vis-à-vis des partis, plus orienté vers des causes et des formes d’action souples
(collectifs, ONG, réseaux sociaux, occupations ponctuelles, etc.).
Le genre : des écarts… et des décalages
Pendant longtemps, les femmes ont été moins présentes dans la plupart des formes d’engagement politique visible : vote plus irrégulier, surreprésentation masculine dans les partis, les syndicats, les fonctions électives.
Mais, en fouillant un peu, j’ai découvert des espaces où elles sont très présentes, voire majoritaires : associations caritatives, collectifs de quartier, mobilisations pour l’école, la santé, la protection de certaines causes.
Les recherches récentes montrent qu’il existe un “profil genré” de l’engagement, pas une absence d’engagement.
Et désormais, dans certains mouvements féministes ou contre les violences sexistes, elles sont même en première ligne, avec une visibilité que les siècles précédents leur refusaient.
Le niveau de diplôme : le “cens caché”
Là, les choses sont plus nettes : plus le niveau de diplôme est élevé, plus la probabilité de participer augmente.
Les grandes enquêtes électorales et les travaux de Daniel Gaxie ont montré depuis longtemps que même avec le suffrage universel, on observe en pratique une forme de “sélection culturelle” des participants.
Gaxie parle de “cens caché” :
- officiellement, tout le monde a le droit de vote,
- mais en réalité, maîtriser le langage politique, comprendre les enjeux, se sentir légitime pour prendre la parole… tout cela dépend fortement du capital culturel, donc du niveau d’études.
Ce n’est pas qu’une question de “bonne volonté” : c’est une question de
compétence politique perçue.
Beaucoup de citoyens se disent : « Je n’y comprends rien, ce n’est pas pour moi. »
Et ils se tiennent à l’écart.
Profession, revenus, position sociale
La profession (ou PCS, si on parle en jargon statistique) et le niveau de revenus jouent aussi.
En simplifiant un peu :
- Cadres, professions intellectuelles, enseignants, professions intermédiaires : plus de ressources (temps, réseaux, compétences), plus de probabilité de militer dans un parti, un syndicat, une association, de signer des pétitions, de manifester.
- Employés et ouvriers : participation plus faible en moyenne, mais forte mobilisation lorsqu’un enjeu touche directement leurs conditions de travail ou de vie (licenciements, fermetures d’usine, retraites, prix de l’essence…).
Les inégalités de revenus se traduisent aussi par des inégalités de temps disponible, de fatigue, de stabilité du travail… autant de facteurs qui pèsent sur l’engagement.
Mais les variables ne sont pas des destins
Je pourrais continuer longtemps :
- l’origine sociale,
- l’appartenance religieuse ou ethnique,
- le fait d’habiter une grande ville, une petite commune, un quartier populaire…
Tout cela joue. Mais ce ne sont pas des fatalités.
Les sociologues insistent sur le fait que ces variables sont
des probabilités, pas des condamnations :
on peut être jeune, peu diplômé, habitant un quartier populaire… et pourtant très engagé.
Simplement, il faut franchir davantage d’obstacles invisibles.
Les travaux sur l’engagement militant montrent que les trajectoires d’engagement s’expliquent par une combinaison : position sociale, socialisation politique, réseaux relationnels, rencontres, événements biographiques, émotions…
Ce que l’on peut retenir
Si je devais résumer ce que j’ai vu en traversant les sociétés contemporaines, je dirais à mes jeunes volatiles :
- Tout le monde peut s’engager… mais pas dans les mêmes conditions.
- Les ressources (temps, argent, compétences) et la position sociale pèsent lourd.
- Les écarts selon l’âge, le genre, le diplôme ou la profession ne sont pas seulement des “choix individuels” : ce sont aussi les effets d’inégalités sociales plus profondes.
- L’effet de génération compte : on n’a pas le même rapport à l’engagement selon l’époque où l’on a appris ce qu’était “faire de la politique”.
- Comprendre ces variables, ce n’est pas excuser l’abstention ou le retrait :
c’est voir où il faut agir pour que la démocratie soit réellement partagée.
Et je remets mon masque, en pensant que la véritable question n’est pas : « Pourquoi certains ne s’engagent pas ? », mais plutôt : « Qu’est-ce qui, dans notre organisation sociale, rend l’engagement si coûteux pour certains… et si confortable pour d’autres ? »


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