Acte I – Quand le Marché Oublie le Décor : Externalités et Tragédies Invisibles

 

Une carte du trafic aérien

Il m’arrive, certains soirs, de m’accouder au rebord d’un pont... jamais le même, j’en ai traversé trop pour m’y attacher... et de regarder filer les voitures comme on regarde passer les époques : avec un mélange de tendresse usée et de perplexité chronique. 

Sous mon masque de peste, la buée de ma respiration dessine de petites galaxies éphémères, et je me surprends à me demander, une fois encore, comment diable nous en sommes arrivés à traiter la planète comme un simple accessoire de théâtre. 

Les moteurs ronflent, les lumières clignotent, les pas pressés résonnent… et derrière ce vacarme familier, je sens pourtant la même question obstinée : pourquoi la politique environnementale semble-t-elle toujours courir derrière les dégâts, au lieu de tenir la main de ceux qui les provoquent ?

C’est là, précisément, que la vieille idée des externalités négatives vient me souffler à l’oreille ce que j’observe depuis des siècles : dans notre grande pièce économique, chacun joue son rôle avec application, et le personnel d'entretien doit toujours plus balayer la scène après la représentation. 

Faîtes silence... Regardez bien, dans le halo des projecteurs et des certitudes, on voit déjà apparaître les silhouettes de deux personnages principaux…


Les rôles et les conséquences

Dans le grand théâtre économique, le marché concurrentiel met en scène deux personnages essentiels :
l’acheteur, motivé par son bien-être individuel, et le producteur, motivé par son profit.
Deux acteurs éminemment rationnels... rationnels à la manière sèche et comptable des manuels d’économie: chacun dans son rôle, chacun dans sa bulle… chacun indifférent aux coulisses où pourtant, depuis que je traîne mes bottes de cuir dans l’Histoire, j’ai vu plus d’une pièce partir en vrille.

L’acheteur, par exemple, choisit un billet d’avion parce qu’il est abordable, pratique, parfois même tentant… et parce que cela « maximise sa satisfaction », comme disent mes collègues économistes, le sourire crispé derrière leurs graphiques. 

Il ne pense pas un instant, notre acheteur, à la pollution atmosphérique qu’il contribue à générer, ni aux coûts médicaux induits, ni au climat... 

Le propriétaire de 4×4 raisonne de la même façon.
Quant à celui qui consomme du bœuf à tous les repas, il ne calcule pas l’empreinte environnementale : il mesure simplement son plaisir.
Ce n’est pas de l’égoïsme ; c’est le texte du rôle. L’acheteur joue l’acheteur. Et comme toujours au théâtre, personne ne lit les notes de bas de scène où s’accumulent pourtant les ennuis.

[Je dis qu'ils n'y pensent pas... C'est pour la démonstration parce que certains feignent de ne pas y penser... ou préfèrent oublier d'y penser].

Le producteur, lui, suit un script tout aussi clair : maximiser ses profits en minimisant ses coûts.
Une compagnie aérienne ne comptabilise pas spontanément les nuisances qu’elle génère.
Un fabricant de 4×4 n’inscrit pas les émissions futures de ses véhicules dans son bilan.
Un éleveur bovin ne renseigne pas la déforestation ou le méthane dans ses colonnes de comptes.
Non parce qu’ils seraient maléfiques, ces agriculteurs; mais parce que les conséquences environnementales ne figurent tout simplement pas dans leurs tableaux de coûts et recettes. 


Les externalités ou effets externes 

En langage d’économiste, on appelle ces conséquences des externalités : des effets secondaires, positifs ou négatifs, que les acteurs ne prennent pas en charge parce qu’ils n’en supportent pas le coût direct.
Et les externalités négatives (la pollution par exemple, comme l’a très tôt souligné Arthur Cecil Pigou en 1920)  tissent aujourd’hui la trame la plus tragique des pièces que nous jouons collectivement.

Arthur Cecil Pigou (1877-1959)

Dans la logique pure du marché, une entreprise choisit la technique de production la moins coûteuse. Si cette technique est polluante mais bon marché, et que la technique propre est plus coûteuse, le calcul rationnel est limpide : on pollue.
Rien d’absurde du point de vue de l'entreprise : elle maximise sa profitabilité, parfois même elle sauve des emplois. Il ne faut pas l'oublier.
De son côté, le consommateur maximise sa satisfaction immédiate, même si sa décision répand ses effets bien au-delà de son périmètre de vie.

Mais ces rationalités individuelles conduisent fréquemment à des irrationalités collectives.

On sait depuis longtemps que lorsque les coûts réels d’une action glissent sur les épaules d’autrui, la société tout entière finit par boiter.
La pollution atmosphérique intense déclenche maladies respiratoires, coûts sanitaires, hausse des décès prématurés, réchauffement climatique, montée des mers, disparition d’espèces essentielles… une succession de conséquences supportées par des personnes qui n’ont pourtant rien demandé au 4×4 du voisin ou aux vols low-cost d’un autre.


La nécessaire intervention publique

Dans ces situations, le marché laisse des dégâts que personne ne prend en charge spontanément.
On se retrouve avec une pièce où chaque acteur respecte scrupuleusement son rôle… mais où la scène brûle, lentement, obstinément, comme ces planches de théâtre médiéval que j’ai vu s’effondrer faute d’avoir écouté le souffleur.

C’est précisément là que les pouvoirs publics doivent entrer.
Ils ont pour tâche de dépasser les seuls intérêts immédiats, de regarder un peu plus loin que l’échéance électorale, de penser à la vie des générations futures.
En théorie, et parfois en pratique, ils sont les garants de ce pacte intergénérationnel qu’on associe désormais au développement durable : permettre aux enfants de demain de vivre au moins aussi bien que ceux d’aujourd’hui.

Pour cela, il existe ce que l’on appelle la politique environnementale : l’ensemble des moyens par lesquels les pouvoirs publics contraignent ou incitent les acteurs économiques à adopter des comportements plus vertueux.
En bref : réparer la pièce avant que le décor ne s’effondre, rappeler aux acteurs qu’il existe un public, et rappeler au public que la scène n’est, hélas, pas éternelle.


Et moi, observant depuis des siècles ce théâtre aux mécanismes parfois absurdes, j’aime murmurer aux apprentis comédiens : « Le marché joue sa pièce, certes… mais la planète n’est pas un décor de carton-pâte. Sans régulation, mes amis, le rideau peut tomber bien plus vite que prévu. »


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