Acte II – La Tragédie des Biens Communs
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| Retour de la flotte de pêche (Hendrick Willem Mesdag, non daté/début 20ème siècle) |
Je me tiens, ce soir-là, au
bord d’un port.
Pas un port célèbre, non. Un de ces petits ports discrets où les bateaux
rentrent au crépuscule, glacés jusqu’à la coque, chargés de filets lourds et
d’espoirs maigres.
Le vent salé s’accroche à mon vieux masque de médecin de la peste. Vous le
connaissez : il grince un peu, mais il a vu tant de siècles qu’il ne s’en
formalise plus.
Et tandis que les pêcheurs
tirent leurs filets, je vois se rejouer, pour la millième fois, une scène que
j’ai observée sur tous les continents, sous toutes les latitudes, depuis que
l’humanité sait extraire plus vite qu’elle ne régénère :
la tragédie des biens communs.
Non pas une tragédie antique,
non.
Une tragédie moderne. Silencieuse. Comptable. Terriblement prévisible.
Scène 1 – Quand tout le monde peut entrer… mais
que les chaises sont limitées
Dans les marchés, les acteurs
savent ce qu’ils achètent : des biens rivaux (il n’y en a pas pour tout le
monde, les quantités ne sont pas infinies) et excluables (ils ont un prix qui exclut
ceux qui ne peuvent pas payer)… des biens privés, comme disent les économistes.
Tu veux un pain au chocolat ? ... ou une chocolatine pour mes lecteurs les plus méridionaux... Et je précise que je vis avec l'une d'entre eux ... Et qu'elle est attachée à ces spécificités linguistiques régionales qui fleurent bon le soleil et le français chantant...
Je m'égare.
Je reprends.
Trou trou...
Tu veux un pain au chocolat / chocolatine? Tu le paies. Et si tu le prends, un autre ne
l’aura pas. Rival, excluable, l’histoire est bouclée. (Tout ça, pour ça).
Mais certains biens défient
cette mécanique bien rodée.
Ce sont, notamment, les
biens communs.
Ils sont :
- Non-excluables : impossible d’en
réserver l’accès. Pas de barrière, pas de ticket d’entrée.
- Rivaux : plus chacun en profite,
moins il en reste pour les autres.
L’exemple, plus visible que les
lunettes rouges de BirdyDoc dans la nuit : les réserves halieutiques.
Tout le monde peut pêcher.
Et plus on pêche, moins il reste de poissons.
Cela semble simple… cela l’est trop, justement.
Scène 2 – Le calcul individuel qui ruine le collectif
J’ai observé des centaines de
communautés de pêche depuis le Moyen Âge.
Toujours la même logique : chacun sait qu’il faudrait laisser le temps au stock de poissons de se
reconstituer… mais chacun sait aussi que si lui ne pêche pas, un autre le fera à sa place.
Cette logique est documentée
partout :
- dans les zones de pêche
d’Islande au XXᵉ siècle,
- sur les côtes de
Terre-Neuve avant l’effondrement de la morue en 1992,
- dans les pêcheries
méditerranéennes aujourd’hui.
Ce n’est pas de la méchanceté
de la part des pêcheurs.
Ce n’est pas du cynisme.
C’est un calcul paradoxalement tout ce qu’il y a de rationnel :
maximiser son gain individuel quand le coût de la surexploitation est
supporté par tous.
Garret Hardin l’a appelé the
tragedy of the commons (1968).
Des générations de pêcheurs l’ont vécue avant que le concept n’existe.
Et des générations après continuent de la rejouer… parfois jusqu’à l’épuisement
total du stock.
Résultat :
les réserves s’effondrent, les bateaux rentrent vides, les maisons se ferment.
Une tragédie où chaque acteur joue correctement son rôle… mais où la pièce
finit en ruines.
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| Garret Hardin (1915-2003) |
Scène 3 – Atmosphère : même pièce, décor plus vaste
À ce stade du drame, je relève
la tête et je regarde le ciel.
Parce qu’en matière de biens communs, l’atmosphère est le plus vaste théâtre
du monde.
Elle aussi est non-excluable
: personne ne peut empêcher un pays, une entreprise ou un individu d’émettre du
CO₂ ; et rivale : plus les uns émettent, moins les autres disposent d’un
climat stable, d’un air respirable, de côtes préservées.
Et d’une manière générale, chaque
fois que quelqu’un jette son mégot dans la rue, laisse son moteur tourner, achète
un SUV pour des trajets de 2 km, prend l’avion sans se poser la moindre
question, produit en polluant « parce que c’est moins cher », il optimise sa
satisfaction individuelle… mais contribue à la dégradation d’un bien commun
planétaire.
Et là encore, ce qui ruine le
collectif est parfaitement rationnel individuellement.
Je murmure parfois, dans ma
barbe inexistante de médecin de la peste :
« La planète est ce bien commun dont personne ne reçoit la facture entière,
mais que tout le monde finit par payer. »
Scène 4 – Quand le passager clandestin s’invite dans la pièce
Un autre personnage entre alors
sur scène : discret, poli, mais terriblement efficace.
C’est le passager clandestin.
Il apparaît chaque fois qu’une
action collective serait bénéfique, mais que chacun espère que les autres
agiront à sa place.
Dans un village de pêcheurs,
cela donne : « Pourquoi limiter mes prises si les voisins, eux, le font ? Laissons-les faire»
Dans les négociations
internationales, cela devient : « Pourquoi réduire mes émissions de CO2 si les autres les réduisent? C'est coûteux. Laissons-les faire »
Chacun espère profiter des bénéfices d’une action collective… sans en payer le prix.
Résultat : l’action collective
n’a pas lieu, et tout le monde perd.
C’est l’un des problèmes les
plus développés en économie politique : sans coordination ni sanction, les
comportements égoïstes dominent mécaniquement.
Scène finale – Quand les nations rejouent la tragédie
Souvenez-vous de Donald.
Pas le canard colérique qui s’étrangle pour une tartine, non : l’autre. Une mèche un peu folle et, il semblerait, une petite tendance à la somnolence en ce moment...
Surtout, le canard, lui, ne menace jamais de faire fondre les pôles.
Trump, donc... Trump quittant l’Accord de Paris en 2017 : c’est une illustration parfaite de la logique nationale des biens communs.
Imaginons que chaque pays doive choisir entre
:
- maximiser le bien-être
immédiat de sa population à court terme,
- et contribuer au bien-être global à long terme.
Les États-Unis, les pays
producteurs de pétrole, certains pays émergents l’ont montré à plusieurs
reprises : ils préfèrent souvent le bénéfice national immédiat, même si cela
détériore un bien commun mondial.
La mécanisme est le même que celui du village de pêcheurs.
Scène 6 – Quand les pouvoirs publics deviennent les
seuls metteurs en scène possibles
Et c’est ici que la pièce
révèle son ressort dramatique final : Sans régulation, un bien commun se
dégrade fatalement.
Il n’existe pas, dans
l’histoire économique, de gestion durable d’un bien commun sans : quotas, règles,
sanctions, surveillance, droits d’usage, ou propriété collective organisée.
Pas tout en même temps,
évidemment. La politique, c’est l’art de faire des choix… La difficulté étant
de faire les bons.
C’est pourquoi :
- des aires marines
protégées permettent le renouvellement halieutique ;
- des accords climatiques
tentent (difficilement) de limiter les émissions nationales ;
- les normes antipollution
encadrent véhicules, industries et produits.
Ce n’est pas une question
idéologique. C’est une question de mécanique économique, sociale, politique.. et environnementale.
Sans arbitre, sans règle, sans
sanction : le bien commun disparaît.
Et moi, depuis mes siècles de
route, je conclus toujours la scène en baissant la voix :
« L’ennemi du
bien commun n’est pas la malveillance. C’est l’addition parfaitement
rationnelle de mille comportements individuels. »
Pourquoi cet acte II est indispensable à la pièce entière
L’Acte II prépare le terrain
pour l’Acte III.
Il montre pourquoi les pouvoirs publics doivent intervenir : non par
idéologie, mais par nécessité structurelle.
Car si l’Acte I présentait les
externalités comme des dégâts invisibles laissés sur la scène,
l’Acte II montre que certains biens ne peuvent tout simplement pas être
gérés par le marché ni par les individus, même bien intentionnés.
Et la conclusion devient alors
limpide : l’environnement n’est pas un bien comme les autres. Et sans
organisation collective, il finit en tragédie.
J’ajuste mon masque, mes
lunettes rouges clignotant faiblement dans la nuit marine.
Le rideau tombe sur l’Acte II.
Et déjà, les acteurs de l’Acte III se préparent en coulisses.
Le théâtre environnemental ne
fait que commencer.
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