Acte III – Les Acteurs environnementaux Entrent en Scène (partie 2)

 (suite...)

4. Les chercheurs: ceux qu’on critique… et qu’on regrette de ne pas avoir écoutés

Ah, les chercheurs.
Je les ai vus à travers les siècles : du mathématicien essayant de poser les bases du calcul différentiel, jusqu’au climatologue moderne qui défend ses données face à un plateau télé surchauffé.

Leur rôle, dans les politiques environnementales comme ailleurs, est limpide : produire une connaissance indépendante, méthodique, vérifiable, offrir des scénarios, mesurer les risques, éclairer les décisions.

Et pourtant, l’humanité a développé une tradition charmante… presque institutionnalisée… consistant à critiquer, ridiculiser ou ignorer les chercheurs… puis à se mordre les doigts cinquante ans plus tard.

J’ai vu cette histoire tellement de fois que je pourrais en faire une comédie musicale : “Les Savants Qu’on Aurait Dû Écouter”, avec un final en pleurs et un ministre qui dit : « Ah, si seulement… »

Quelques scientifiques du GIEC 

Ignace Semmelweis (années 1840-1850)

Permettez-moi un détour par le XIXᵉ siècle. Mettons de côté l’environnement mais vous verrez, le parallèle, sera facile à faire...
Je me trouvais à Vienne ; charmante ville, de bonnes pâtisseries, mais des hôpitaux… disons… perfectibles.

Un médecin, Ignace Semmelweis, découvre vers 1847 que le simple fait de se laver les mains avant d’accoucher des patientes divise par dix la mortalité par fièvre puerpérale.
Ses données sont irréprochables, ses observations claires.

Ignace Philippe Semmelweis (1818-1865)... Une vie intéressante.

Et qu’a-t-on répondu ?
Des moqueries… Du mépris… Un rejet complet de la méthode scientifique.

Les médecins de l’époque trouvaient l’idée insultante : se laver les mains ? Quelle absurdité pour des hommes de science !

Résultat : des dizaines de milliers de décès évitables ont continué pendant des années.
Aujourd’hui, l’OMS cite Semmelweis comme l’un des pères de l’hygiène médicale.

Quand je repense à cette histoire, j’entends encore Semmelweis me dire, épuisé : « Ils préfèrent leur honneur à la vérité. » Et il avait raison.

 


Et aujourd’hui ?

Vous croyez que la leçon a été apprise ?
Que nenni.

Le vieux schéma recommence… Alors, ce n’est peut-être pas l’honneur qu’ils préfèrent… C’est peut-être les voix… ou l’argent.

Chaque fois qu’un chercheur présente un résultat complexe, mesuré, sourcé, on lui oppose :

  • « On ne peut plus rien dire. »
  • « C’est exagéré. »
  • « Vous êtes alarmiste. »
  • « Ce n’est qu’un modèle. »

Et pourtant, nombre de ces alertes se révèlent correctes ; parfois tragiquement correctes.

Exemples contemporains vérifiables :

  • Les climatologues du GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat) alertent depuis 1988 sur le réchauffement, avec des modèles très proches des observations actuelles.
  • Les biologistes préviennent de l’effondrement de la biodiversité depuis les années 1970
  • Les épidémiologistes avaient prédit un risque élevé de pandémie mondiale avant 2020

Mais souvent, la politique préfère l’opinion à la science, le court terme au long terme, la communication au raisonnement.

 

Pourquoi cette méfiance envers les chercheurs ?

Parce que les chercheurs :

  • ne parlent pas en slogans,
  • doutent ;  et le doute est un outil scientifique, mais un handicap médiatique,
  • contrarient les intérêts économiques ou politiques,
  • avancent des résultats parfois dérangeants.

Et puis il y a les campagnes de dénigrement, bien réelles :

  • des climatologues accusés d’exagérer dans des médias financées par des think tanks liés aux énergies fossiles souvent ;
  • des chercheurs en santé publique attaqués par l'industrie du tabac des années 1950 aux années 1990 ;
  • des biologistes menacés pour leurs travaux sur la biodiversité.

La stratégie est vieille comme le monde : quand la vérité dérange, on attaque le messager.

Et pourtant… ce sont eux qui éclairent la politique climatique

Malgré les critiques, les campagnes de doute, et le manque de moyens, les chercheurs restent les seuls à produire une connaissance structurée et argumentée, qui permet :

  • de projeter les impacts du changement climatique,
  • d’analyser les politiques publiques,
  • d’évaluer les technologies,
  • et, surtout, de dire ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas.

Du XVIIᵉ siècle à nos jours, j’ai observé cette constante : les sociétés progressent quand elles écoutent leurs chercheurs, et stagnent quand elles les ignorent.

Semmelweis en aurait pleuré... 

Ceci dit, il finit interné en asile... Et mourut battu par ses gardiens. Je le dit pur la petite histoire.

 

5. Les lobbies (ou groupes d’intérêt): travailler pour eux demandent souvent d'avoir une morale flexible.

Dans la grande compétition politique environnementale, il y a les lobbies.

Leur objectif est simple… Un peu comme les ONG : influencer la décision publique pour servir leurs membres.
Mais ils agissent dans l’ombre, parfois masqué. Ils recherchent moins la médiatisation que l’efficacité stratégique.
C’est vérifiable dans les registres de transparence du Parlement européen et de l’Assemblée nationale.

Ah, les lobbies… Je les ai vus partout, depuis les corporations médiévales qui soudoyaient les rois en barriques de vin jusqu’aux groupes industriels modernes qui préfèrent les rapports de 80 pages imprimés sur papier glacé.
Ce sont des organisations regroupant des entreprises, syndicats, ONG, associations professionnelles et dont le but est d’influencer la décision publique dans l’intérêt de ceux qu’ils représentent.

Il existe évidemment des lobbies pro-environnement, qui militent pour plus de régulation, plus de normes, plus de sobriété.
Mais soyons honnêtes : face à eux, les lobbies anti-environnement ont souvent le portefeuille le plus épais et les carnets d’adresses les plus fournis.

Et parfois, leurs actions tiennent du… prodigieux, dans le sens où l’on reste bouche bée devant l’ampleur de l’influence.


La Global Climate Coalition (GCC)

Permettez-moi de vous raconter une histoire qui ferait frémir un thermomètre à mercure.

À la fin des années 1980, alors que la communauté scientifique alertait déjà sur le réchauffement climatique, une coalition d’entreprises pétrolières, automobiles, charbonnières et industrielles créa un groupe : la Global Climate Coalition (GCC).

Leur objectif ?
Convaincre les États que le changement climatique était incertain, exagéré, voire pas réellement lié aux activités humaines.

Et vous savez ce qu’il y a de remarquable… et de parfaitement vérifiable ?
Leurs propres scientifiques internes confirmaient les conclusions du GIEC… mais la coalition a décidé de financer des campagnes publiques affirmant exactement l’inverse.

Et ce n’est pas une rumeur :
en 2015, le New York Times et des chercheurs ont publié des mémos internes de la Coalition montrant que : les membres savaient parfaitement que le changement climatique était réel, causé par les émissions humaines, et scientifiquement établi. (Je vous donne le lien).

Malgré cela, la GCC a :

  • financé des campagnes médiatiques pour semer le doute,
  • envoyé des lobbyistes dans les institutions américaines,
  • influencé directement la position des États-Unis lors des négociations internationales ; en particulier lorsque les États-Unis ont refusé de ratifier le Protocole de Kyoto en 2001.

Certaines analyses en science politique considèrent que ce travail de lobbying a retardé l’action climatique internationale de 10 à 15 ans.

Lorsque j’ai vu ça, j’ai dit au représentant de l’époque (un homme très poli, très souriant, et très allergique aux glaciers): « Vous êtes les seuls à pouvoir allumer un incendie, puis publier une brochure expliquant que ce n’est peut-être pas vraiment du feu. »

Parallèlement, certains lobbies agissent réellement pour la protection de l’environnement :

  • réseaux d’ONG,
  • associations de scientifiques,
  • coalitions de villes ou de secteurs verts.

Mais leurs ressources financières sont sans commune mesure avec celles des industries fossiles ou chimiques.

Les lobbies sont des acteurs majeurs des politiques environnementales.
Ils peuvent servir la transition… ou la ralentir de plusieurs décennies.
Et dans ce domaine, l’histoire récente a montré que, souvent, l’influence peut peser plus lourd que les données scientifiques elles-mêmes.

BusinessEurope, peut-être le lobby le plus puissant à Bruxelles


6. Les partis politiques : architectes du possible… et parfois du renoncement

Ah, les partis politiques.
Je les ai vus naître, exploser, se recomposer, changer de couleur, changer de nom, puis changer d’avis juste avant les élections. Ils sont ces grandes machines idéologiques chargées de transformer l’opinion en programme, et le programme… en quelque chose qui ressemble vaguement à des politiques publiques.

Sur le papier, leur rôle est simple : 

  • proposer des projets, 
  • orienter les choix du gouvernement, 
  • structurer le débat public.

Dans la réalité ?
Disons qu’ils naviguent entre conviction, calcul électoral et… prudence disproportionnée.

Mais pour comprendre leur influence sur l’action environnementale, laissons parler deux histoires vraies : une qui montre leur capacité à transformer le réel, et une autre qui illustre leur art consommé de… l’enterrement de dossier.


 La sortie progressive du nucléaire en Allemagne

J’étais à Berlin en l’an 2000 ; époque où je portais un long manteau de cuir et des lunettes rondes pour passer inaperçu (spoiler: ça ne marchait pas, mais j’essayais).
La coalition SPD–Verts adopte alors une décision historique : la sortie progressive du nucléaire allemand, inscrite dans une loi signée avec les énergéticiens.

Pourquoi cet exemple est intéressant ?
Parce qu’il montre qu’un parti, minoritaire mais déterminé, peut :

  • imposer une orientation écologique majeure,
  • peser dans la négociation,
  • transformer en profondeur la politique énergétique du pays.

Alors on peut discuter du bien-fondé du choix. Beaucoup le font encore : le nucléaire est-il écologique ? C’est une question intéressante.
Mais, pour ce qui nous intéresse, le fait est que les Verts ont modifié durablement une trajectoire énergétique nationale.

C’est un exemple parfait de ce qu’un parti peut provoquer quand il assume son programme.


L'écotaxe (2013-2014)

Un exemple négatif, maintenant ?   Le renoncement répété des gouvernements français sur l’écotaxe 

L’écotaxe… Je me souviens encore de ce dossier, comme d’un soufflé écologique qui retombe avant d’avoir gonflé.

En 2013, tous les partis représentés au Parlement avaient voté la création d’une écotaxe poids lourds.
Tous.
Majorité comme opposition.
L’idée était simple : faire payer les camions pour financer les infrastructures routières et réduire la pollution liée au transport routier. Les camions abiment les routes et polluent plus : ils paient.

Mais lorsque les bonnets rouges (les précurseurs des gilets jaunes) se soulèvent en Bretagne, les mêmes partis… font marche arrière, un par un, aussi vite qu’un chat qui découvre une bassine d’eau froide.

En 2014, le gouvernement renonce officiellement à appliquer la mesure.

Coût pour l’État : plus de 800 millions d’euros d’indemnités à verser à la société Ecomouv’ (qui devait installer les portiques de détection des poids lourds)...
Coût écologique : un report durable de la transition écologque du transport routier.

 

Il y a donc un paradoxe des partis politiques

Les partis sont indispensables : sans eux, pas de programmes, pas de débats, pas d’alternatives. Ce sont eux qui transforment les idées, y compris écologiques, en propositions publiques.

Mais leurs limites sont nombreuses:

  • ils craignent l’impopularité,
  • ils redoutent la colère sociale,
  • ils surveillent les élections plus que les émissions de produits polluants,
  • ils adaptent (souvent) leur discours aux sondages plus qu’aux données scientifiques.

Résultat :
les mesures ambitieuses naissent souvent dans les think tanks… et meurent dans les urnes.

Et moi, je dis encore: « Le changement écologique a besoin d’audace. Mais l’audace, en politique, n’est courageuse que tant qu’elle ne fâche personne. C’est pour ça qu’elle n’est pas fréquente. »

 

7. Les mouvements citoyens : l’étincelle qui enflamme… ou qui s’éteint trop vite

Les mouvements citoyens, je les adore.
Ils apparaissent comme des feux follets : un jour silencieux, le lendemain des milliers dans la rue.
Et je les ai vus traverser les siècles, depuis les communautés villageoises qui bloquaient les coupes de bois royales jusqu’aux jeunes d’aujourd’hui qui enflamment TikTok pour défendre une zone humide.

Ils ont trois caractéristiques :

  • ils surgissent vite,
  • ils frappent fort,
  • ils s’essoufflent parfois tout aussi vite.

Leur force ? La spontanéité.
Leur faiblesse ? La spontanéité.

Pour comprendre leur impact réel, voici deux histoires vraies :
une qui montre qu’un mouvement peut réellement changer le cours d’un projet,  et une autre qui illustre les limites de ces mobilisations éclairs.

 

La victoire de Sivens (2014) 

Je me souviens encore de cette petite vallée du Tarn.
Brume du matin, champs humides, et un chantier de barrage qui avançait malgré les oppositions locales.
Le projet de barrage de Sivens avait reçu l’aval des pouvoirs publics, mais son utilité écologique et agricole faisait débat : des scientifiques soulignaient des impacts environnementaux importants, et des citoyens considéraient le projet disproportionné.

À partir de 2013, un mouvement citoyen hétéroclite se forme : riverains, agriculteurs, écologistes, jeunes militants, naturalistes. Ils créent une ZAD (zone à défendre), occupent le site, alertent les médias.

Le drame survient en octobre 2014 : la mort de Rémi Fraisse, tué par une grenade offensive lors d’une manifestation. Un choc national.

Conséquence:
le gouvernement annule définitivement le projet de barrage en 2015.
un rapport d
expertise confirme que le projet présentait de fortes insuffisances.

Ce mouvement a réécrit la carte du débat public français sur les grands projets d’aménagement.

 

La mobilisation massive mais brève contre la loi OGM

Les mouvements citoyens n’ont pas toujours l’impact qu’ils espèrent.

En 2008, lors du débat français sur la législation OGM, d’importantes mobilisations citoyennes se forment : manifestations, pétitions, actions de fauchage symbolique.

Sur le moment, l’opinion publique est largement opposée aux OGM en plein champ.
Les citoyens semblent faire vaciller l’Assemblée.

Mais rapidement :

  • les actions se dispersent,
  • les médias se désintéressent,
  • l’opinion passe à autre chose.

Résultat :
la loi fran
çaise de 2008 est adoptée,
les militants perdent l
essentiel de linfluence quils avaient au début du débat,
et la mobilisation retombe presque enti
èrement après le vote.

Ce n’est pas un échec total — la loi reste très restrictive — mais c’est un exemple clair :
un mouvement puissant peut échouer faute d’endurance et de stratégie à long terme.

 

Les  mouvements citoyens sont paradoxaux, eux aussi.

Ces mouvements sont rapides, créatifs, bruyants, capables de renverser des projets que l’on croyait gravés dans le marbre.

Mais ils souffrent de limites récurrentes : dépendance forte aux médias, absence de structure durable, divisions internes, difficulté à transformer une indignation en stratégie politique stable.

Ils peuvent lancer la vague… mais rarement gouverner la marée.

Notre Dame des Landes... Un mouvement citoyen qui s'est radicalisé


8. Et puis… nous. Les habitants.

Ah, les habitants.
Vous, moi, la voisine qui trie scrupuleusement mais laisse sa voiture tourner « juste 5 minutes », le vendeur de la boutique de téléphonie, avec sa BMW estampillée « anti-social » qui jette son mégot par la fenêtre, le cousin qui sait tout sur l’écologie… entre deux steaks-quadruple-fromage… et l’humanité dans son ensemble.

Les habitants sont le début et la fin des politiques environnementales :

  • le début, parce que sans leur mobilisation, les politiques n’osent pas,
  • La fin, parce que sans leur participation, les politiques ne fonctionnent pas.

Les habitants sont paradoxaux (le mot s'applique souvent finalement): ils exigent des actions ambitieuses… mais redoutent souvent les contraintes ;  ils veulent changer le monde… mais n’aiment pas trop changer leurs habitudes.

Et pourtant…

Ce sont eux qui, par millions, peuvent : réduire la pollution, éviter le gaspillage, soutenir ou refuser un projet, voter pour des politiques environnementales, ou, au contraire, rendre toute transition impossible.


Les sociétés avancent quand les citoyens acceptent de marcher.
Elles stagnent quand ils s’asseyent.

Du haut de mes siècles fatigués, je le répète :
« Le plus petit geste multiplié par tout le monde devient une révolution. Mais le plus petit refus multiplié par tout le monde devient une impasse. »


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