Acte V - La Mise à l’Agenda : ou comment un problème se bat pour exister

Birdy Doc vous parle de naming, blaming et claiming



Je me souviens très bien (l’immortalité a ceci d’ennuyeux qu’elle empile les souvenirs comme vos notifications Instagram) d’une époque où les problèmes environnementaux ne faisaient pas encore la une.

On avait des moustaches, des machines à vapeur, et cette conviction rassurante : la nature était un buffet à volonté.

On se servait.
Et si quelque chose disparaissait… eh bien, c’était sûrement son tour.

Ah, l’innocence.

Aujourd’hui, les problèmes environnementaux pullulent : dérèglement climatique, biodiversité en déroute, pollution de l’air, de l’eau, des sols.
Et pourtant — détail fascinant — les pouvoirs publics ne s’en emparent jamais spontanément.

Un problème, pour devenir politique, doit se battre pour exister.

Bienvenue dans la grande mécanique grinçante de la mise à l’agenda politique.

 

Temps 1 – Naming : faire exister le problème

Tout commence toujours par un regard inquiet.
Un scientifique qui fronce un sourcil.
Un citoyen qui remarque que quelque chose cloche.
Un expert qui ose dire : « Ceci n’est pas normal. »

C’est ce que les sociologues appellent le naming :
qualifier un phénomène comme un problème collectif, digne d’attention publique.

À ce stade, rien n’est encore politique.
Mais sans ce moment inaugural, il n’y aura jamais de suite.


Exemple – Les pluies acides (années 1960)

Dans les années 1960, le chimiste suédois Svante Odén observe une anomalie inquiétante :
les lacs scandinaves deviennent anormalement acides.

Les poissons disparaissent.
Les forêts dépérissent.

En 1967, il publie des travaux montrant que cette acidification est causée par les émissions de dioxyde de soufre issues de centrales à charbon… situées parfois à des centaines de kilomètres, dans d’autres pays européens.

Pour la première fois, un phénomène invisible mais massif est nommé.
Le problème sort du silence scientifique.

Il existe désormais.

 

Temps 2 – Blaming : désigner les causes et les responsables

Nommer un problème, c’est déjà courageux.
Mais tant qu’il n’a pas de causes clairement identifiées, il reste une fatalité.

Le blaming, c’est le moment où l’on répond à la question qui dérange : « Qui est responsable ? »

C’est ici que le problème cesse d’être naturel pour devenir politique.


Exemple – Le trou dans la couche d’ozone (années 1980)

En 1985, des chercheurs britanniques mettent en évidence une diminution spectaculaire de la couche d’ozone au-dessus de l’Antarctique (le naming).

Les responsables sont identifiés sans ambiguïté :
les CFC, utilisés massivement dans les aérosols, les climatiseurs et les systèmes de réfrigération.

Les conséquences sont connues :
– augmentation des cancers de la peau,
– perturbation des écosystèmes,
– risques globaux pour la santé humaine.

Le problème est désormais cadré scientifiquement : causes, mécanismes, conséquences. On appelle cela « le cadrage ».

Et surtout : la responsabilité industrielle est explicitement posée. C’est le blaming.

À partir de là, l’ignorance n’est plus une excuse.

 

Temps 3 – Claiming : revendiquer une action publique

Nommer.
Attribuer des responsabilités.
Très bien.

Mais un problème ne devient réellement politique que lorsqu’on exige qu’il soit traité par les pouvoirs publics.

C’est le claiming : le passage de la connaissance à la revendication.


Exemple 1 – Les pluies acides : du laboratoire à la négociation internationale

Les travaux de Svante Odén ne restent pas longtemps confinés aux revues scientifiques.

Les dégâts deviennent visibles.
Les pertes économiques s’accumulent.
Les États scandinaves protestent.

Les scientifiques alertent.
Les médias relaient.
Les gouvernements interpellent leurs voisins.

Le problème devient diplomatique.

On ne parle plus seulement de chimie atmosphérique,
mais de responsabilités transfrontalières et de normes communes.

Le claiming est enclenché :
on réclame des plafonds d’émission,
on exige une coordination internationale,
on impose des politiques publiques contraignantes.

Dans les années 1980 et 1990, des accords européens et nord-américains réduisent drastiquement les émissions de dioxyde de soufre.
Les pluies acides reculent.

 

Exemple 2 – Le trou dans la couche d’ozone : un claiming fulgurant

Dans le cas du trou dans la couche d’ozone, le claiming est d’une efficacité redoutable.

Pourquoi ?
Parce que le blaming est imparable.

Les substances sont connues. Leurs usages sont identifiés. Les alternatives techniques existent déjà. Les pollueurs sont désignés

Les scientifiques, les ONG et les États convergent vers une revendication claire : interdire progressivement les CFC.

La pression médiatique est forte.
Le consensus scientifique est massif.
L’inaction devient politiquement indéfendable.

Ce claiming débouche sur l’adoption du Protocole de Montréal, qui organise à l’échelle mondiale l’interdiction des substances destructrices de la couche d’ozone.

C’est l’un des rares exemples où un problème environnemental a été rapidement et efficacement traité par l’action publique internationale.

 

La popularisation : le carburant du claiming

Mais l’expérience m’a appris une chose essentielle : le claiming sans popularisation meurt d’épuisement.

Ce sont :
– les médias,
– les documentaires,
– l’école,
– les images frappantes,
– les récits accessibles,

qui transforment une revendication experte en pression sociale durable.

Sans popularisation, les décideurs temporisent.
Avec elle, ils doivent répondre.

 

 

De la revendication à la mise à l’agenda politique

Lorsque le naming est stabilisé, que le blaming est accepté, et que le claiming est suffisamment soutenu par l’opinion publique, le problème entre dans l’agenda politique.

Il devient un objet de loi, de négociation, de politique publique.

C’est à ce moment-là seulement que l’État agit — rarement avant.

 Moi, Birdy Doc, qui ai traversé plus de siècles qu’il n’y a de posts réellement intelligents sur vos réseaux sociaux… Mince, ça fait trop peu.

Je recommence… Trou trou.

Moi, Birdy Doc, qui ai traversé les siècles, je vous le dis sans détour: ce n’est pas la gravité d’un problème qui le rend politique, mais la force avec laquelle on exige qu’il le devienne.

Un problème invisible ne sera jamais politique.
Un problème vu, nommé, attribué et revendiqué finit toujours par frapper à la porte des gouvernements.

Et maintenant, regardez autour de vous : quels problèmes attendent encore leur heure ?

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