Acte X – La Coopération Impossible, ou Quand la Planète N’a Pas de Gouvernement
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| Photo Joa 70 / Pixabay |
À ce stade de la pièce, le décor est clair.
L’environnement est un bien commun mondial.
Personne ne peut être exclu de l’atmosphère.
Et chacun, en l’utilisant, contribue à la dégrader.
Préserver coûte.
Polluer rapporte (au moins à court terme).
Et il n’existe aucune autorité mondiale capable
d’imposer durablement une règle à tous.
C’est là que commencent les vraies difficultés.
Scène 1 — Quand coopérer devient rationnellement risqué
Le raisonnement est d’une simplicité redoutable.
Raisonnez de manière rationnellement économique : si les autres font des efforts, je peux me permettre d'en faire moins (surtout s'il n'y a pas de contraintes qui s'exercent sur moi).
Pour les pays, c'est la même chose...
Si les autres pays font des efforts, alors pourquoi ne pas les laisser faire et bénéficier (sans efforts) des fruits de leurs efforts.
Pourquoi réduire mes émissions si mes voisins le font déjà ?
Pourquoi ralentir mon industrie si d’autres acceptent de le faire à ma place ?
C’est ce qu’on appelle un comportement de
passager clandestin.
Je l’ai vu à toutes les échelles.
À l’échelle individuelle, celui qui achète un véhicule très polluant sait qu’il dégrade davantage
l’environnement, mais il peut se dire que d’autres compensent déjà par leurs efforts.
À l’échelle internationale, le raisonnement est exactement le même, mais les conséquences sont autrement plus lourdes.
Un pays dont l’économie repose fortement sur les
énergies fossiles peut calculer que la transition lui coûtera très cher.
Alors il observe les négociations, laisse les autres s’engager, et attend.
Pendant ce temps, il bénéficie quand même des efforts des autres.
Scène 2 — Des accords fragiles, toujours en équilibre instable
Cette possibilité de tricher pèse sur toute
négociation climatique.
Un accord trop contraignant ne sera pas ratifié.
Un accord modérément contraignant sera ratifié par certains, mais pas par tous.
Un accord peu contraignant sera signé par presque tout le monde… au prix d’une efficacité limitée.
C’est pourquoi les accords internationaux sont
souvent :
- moins ambitieux que ce que la science recommande,
- repoussés à la conférence suivante,
- assortis d’objectifs lointains et peu sanctionnés.
Les négociateurs avancent à reculons, conscients qu’un accord trop exigeant est un accord qui n’existera pas.
On peut aller plus loin dans l’analyse.
Si tous les pays coopèrent, le résultat est collectivement bénéfique à long terme.
Mais si certains trahissent, les autres ont intérêt à faire de même, de peur d’être les seuls à supporter les coûts.
Ce qui n'était au départ qu'un comportement de passager clandestin se transforme alors en dilemme du prisonnier : chacun anticipe que les autres peuvent "tricher", et choisit donc, par précaution, de ne pas coopérer.
Je me souviens très bien du moment où cette
logique est apparue au grand jour : le retrait des États-Unis de l’Accord de Paris sous la présidence de Donald
Trump.
Le calcul était clair : réduire les contraintes environnementales pour rendre les entreprises américaines plus compétitives.
Mais cette décision n’a pas seulement un effet
national.
Elle fragilise la confiance internationale.
Elle incite d’autres pays à relâcher leurs engagements.
Elle installe l’idée que coopérer seul est risqué.
Dans ce cadre, le problème n’est pas seulement celui du passager clandestin,
mais celui de la trahison rationnelle et mutuelle.
On ne coopère plus parce qu’on craint que les
autres ne le fassent pas.
Le résultat est économiquement et écologiquement
sous-optimal... Mais politiquement compréhensible.
Les accords sur le climat, les COP — COP21, COP22, COP23 —, ne sont pas des arènes de mauvaise volonté.
Elles sont des tables de négociation posées au milieu d’un jeu mal conçu.
Un jeu où :
- coopérer coûte immédiatement,
- trahir rapporte à court terme,
- et où personne ne peut punir durablement ceux qui ne jouent pas le jeu.
Dans ces conditions, l’accord n’est pas un contrat. C’est une déclaration d’intentions sans gendarme.
Alors deux stratégies émergent.
La première est visible, spectaculaire :
on se retire.
On claque la porte.
Les États-Unis l’ont fait sous Donald Trump.
La trahison est assumée, revendiquée, presque théorisée.
La seconde est plus silencieuse, mais tout aussi efficace :
on reste.
On signe.
Et on n’applique pas vraiment.
Objectifs repoussés.
Engagements vagues.
Contraintes inexistantes.
Sanctions absentes.
Dans les deux cas, le résultat est identique.
Le dilemme du prisonnier fonctionne à plein régime.
Si je coopère seul, je perds.
Si je trahis pendant que les autres coopèrent, je gagne.
Et si tout le monde trahit, tout le monde perd, mais personne n’a intérêt à être le premier à changer.
C’est pourquoi la coopération climatique mondiale reste instable.
Non pas par manque de discours, mais parce que le "jeu" autorise (et même encourage) la défection.
Au fond, le problème n’est pas que certains pays trichent. Le problème, c’est que le système le permet.
Et tant que l’environnement restera un bien commun sans autorité capable d’imposer la règle,
les accords climatiques ressembleront à cela : des promesses politiciennes… dans un monde où la rationalité pousse à ne pas les tenir.
Scène 3 - Quand le passager clandestin n’est pas un profiteur
Attention tout de même !
À ce stade, une confusion serait dangereuse.
Tous les passagers clandestins ne sont pas des
profiteurs cyniques.
Certains trichent par calcul (les pays riches).
D’autres… par nécessité (les pays pauvres).
Je repense souvent à une remarque d'une élève : « L’écologie est un problème de riches. Ce sont les riches qui ont les moyens de consommer bio, d'acheter une voiture électrique et de refaire l'isolation de leur maison».
Pour les pays, c'est un peu la même chose...
Les pays développés disposent :
- des technologies,
- des capitaux,
- des infrastructures,
pour réduire leurs émissions.
Beaucoup de pays en développement, eux, n’ont pas
ce luxe.
Se développer implique encore souvent :
- une industrialisation polluante,
- des énergies fossiles bon marché,
- des secteurs très émetteurs mais massivement pourvoyeurs d’emplois.
Demander à ces pays de faire les mêmes efforts,
au même rythme, revient parfois à leur demander de renoncer à leur développement...
Il y a là une injustice historique difficile à ignorer.
Les pays riches ont bâti leur prospérité en polluant massivement pendant des décennies.
Aujourd’hui, ils demandent aux autres de ne pas emprunter le même chemin.
C’est dans ce contexte qu’émerge la notion de dette
climatique.
Si les pays développés ont largement contribué au
dérèglement climatique,
alors ils portent une responsabilité particulière.
Cela implique :
- de faire davantage d’efforts,
- plus rapidement,
- et d’aider financièrement et technologiquement les pays en développement à adopter des trajectoires moins polluantes.
Non par charité. Mais par justice.
Scène finale – La fin de la pièce
À la fin de ce parcours, tout se tient.
L’environnement est un bien commun mondial.
Les États sont souverains.
Les intérêts sont divergents.
Les niveaux de développement sont inégaux.
Le passager clandestin fragilise la coopération.
Le dilemme du prisonnier l’instabilise.
Les inégalités de développement la rendent moralement complexe.
Sans gouvernement mondial,
sans sanctions réellement contraignantes,
les accords internationaux restent fragiles, réversibles, toujours menacés.
Je ferme ce dernier acte, et avec lui la pièce tout entière, par cette conviction forgée au fil des siècles :
« En matière d’environnement, le plus difficile n’est pas de trouver des solutions.
C’est de faire coopérer durablement ceux qui n’ont ni les mêmes responsabilités, ni les mêmes moyens, ni les mêmes urgences. »
Le rideau tombe.
Cette fois, pour de bon.



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