De la grève au mouvement social (rencontre avec Touraine)

Le mouvement du 22 mars 1968 à l'Université de Nanterre


 Je m’appelle Birdy Doc.

Et lorsque je repense à ma première rencontre avec Alain Touraine, j’entends encore résonner le bruit sourd de ce couloir de Nanterre : un couloir long comme une transition politique, éclairé par des néons fatigués qui semblaient eux-mêmes hésiter entre la lumière et la grève. Àh... Nanterre. Oui... ce campus où l’on ne sait jamais très bien si les murs soutiennent les étudiants ou l’inverse.

C’était à la fin des années 1970.
J’avais derrière moi un siècle d’usines, de grèves, de colères et de barricades, et je croyais, naïvement, comprendre ce qu’était un mouvement social.
Pour moi, une foule qui s’indigne, c’était déjà une révolution.
Un groupe qui proteste, c’était de l’histoire en marche.

J’étais donc en train de traverser ce couloir, mon masque de médecin de la peste un peu trop visible dans cette faune estudiantine, lorsqu’un homme surgit d’un bureau, un carnet à la main, l’air concentré et pressé : Alain Touraine. Son poste de directeur à l'école des hautes études en sciences sociales ne l'empêchait pas de revenir sur les lieu où tout a commencé pour lui : Nanterre, la matrice turbulente de Mai 68, où il avait mené ses enquêtes sociologiques au plus près des mouvements étudiants.

Alain Touraine (1925-2023)


Il se figea une seconde en me voyant, non surpris, mais intrigué.
Puis, d’une voix douce, il me demanda simplement : « Vous êtes perdu, Birdy ? »

Je ne sais pas ce qui m’a trahi : mon masque, mon manteau, ou le fait que j’avais l’air d’un oiseau qui avait traversé plusieurs siècles pour tomber ici par hasard.

« Un peu », avouai-je. « Je cherche quelqu’un qui pourrait m’expliquer… pourquoi certaines luttes changent le monde, et d’autres non. »

Un silence.
Puis Touraine inclina légèrement la tête, m’invita d’un geste à marcher avec lui et dit :

« Alors parlons-en. »


Toutes les colères ne sont pas des mouvements sociaux.
Nous marchions lentement dans ce couloir où des affiches de réunions étudiantes pendaient comme des drapeaux fatigués.
Touraine, sans jamais hausser la voix, me demanda : « Birdy, vous avez vu beaucoup de grèves, n’est-ce pas ? »

Je répondis par un soupir qui contenait deux siècles que Oui... Des milliers. De petites grèves d’atelier, des grèves de dockers, des grèves monstrueuses où même les horloges semblaient vouloir arrêter de tourner. 

Il hocha la tête.

« Justement. Beaucoup de gens confondent une grève avec un mouvement social. Mais ce n’est pas la même chose. »

Nous nous arrêtâmes devant une fenêtre. Le campus était gris, mais vivant.
Touraine reprit : « Un conflit du travail, Birdy, peut être très intense… mais il reste souvent local. On réclame une augmentation, une amélioration, une réparation. C’est important, mais ce n’est pas encore l’Histoire. »

Je repensai immédiatement à toutes ces luttes dont j’avais été le témoin : des ouvriers dans une usine d’acier, des femmes dans un atelier textile, des mineurs dans les entrailles d’un pays.
Toutes braves, toutes justes… mais toutes limitées.

« Alors, dis-je, qu’est-ce qu’un mouvement social ? »

Touraine eut un léger sourire.
Pas celui de la supériorité.
Celui de l’enseignant qui sait que son interlocuteur est prêt à comprendre.


Les trois questions qui révèlent un mouvement

Nous reprîmes la marche. Touraine ouvrit son carnet, non pour le lire, mais pour l’utiliser comme support mental, comme s’il traçait des lignes invisibles dans l’air.

« Pour qu’il y ait mouvement social, Birdy, il faut trois choses. Trois questions auxquelles les acteurs doivent répondre. Sans cela, il n’y a qu’un conflit parmi d’autres. »

1. « Qui sommes-nous ? » : le principe d’identité

« D’abord, dit-il, un mouvement doit dire qui il est. Construire un “nous”. Pas une foule, pas un amas de mécontents : un acteur collectif. »

Je pensai aussitôt à 1936. Aux ouvriers qui, en occupant leurs usines, disaient : « Nous existons, nous comptons, nous représentons plus que des bras. »

Touraine poursuivit :
« Si les acteurs ne savent pas qui ils sont, s’ils ne construisent pas d’identité partagée… alors l’unité se brise. Et sans unité, pas de mouvement. »

2. « Contre qui ou contre quoi nous battons-nous ? » : le principe d’opposition

Nous passâmes devant un panneau « Assemblée générale ce soir ».
L’affiche était vieille, jaunie, repliée sur elle-même comme si elle avait survécu à plusieurs hivers.
Un vestige de 68, un lambeau de contestation échoué là par accident ou par fidélité obstinée.
On y devinait encore, sous les plis, un slogan presque effacé : « Contre l’État autoritaire : l’Université doit rester libre. »

Touraine la désigna du menton.

« Vous voyez, Birdy… Même quand les voix se taisent, les affiches continuent de parler. Un mouvement doit toujours identifier son adversaire. Et ici, l’adversaire, ce n’est pas un doyen grincheux… c’est une structure qui menace les libertés: l’État, le système économique, ou tout appareil qui organise la domination sociale. »

Je revis #MeToo surgir en quelques jours à l’échelle de la planète.
Non pas contre un homme, mais contre un système de silence et de violence.

3. « Quel monde voulons-nous transformer ? » : le principe de totalité

« Et enfin, Birdy, la totalité. C’est la question la plus importante. Un mouvement social ne défend pas seulement ses intérêts : il propose une orientation nouvelle pour la société.
Un projet global.
Une transformation des règles du jeu. »

Je restai silencieux un long moment.
Je comprenais.
Vraiment.


Quand l’Histoire répond aux trois questions

Touraine me demanda :

« Vous qui voyagez dans le temps… si je puis dire… quels exemples voyez-vous maintenant différemment ? »

  1. 1936
    Je lui parlai de ces mois où les usines se changèrent en fêtes.
    Où l’on ne demandait pas seulement de survivre… mais de vivre.
    Où l’on redessinait le rapport entre le travail et la dignité humaine.

Touraine m’écoutait, attentif : « Identité, opposition, totalité. Oui, Birdy : 1936 est un mouvement social. »

  1. #MeToo
    Je lui racontai l’ébranlement mondial.
    Le cri qui devint un chant.
    La manière dont une multitude isolée devint une force politique.

Touraine hocha la tête : « Là encore : identité, opposition, totalité. Un mouvement de transformation culturelle. »

  1. Les Gilets jaunes
    Je lui parlai des ronds-points, de la colère, de la métamorphose progressive d’une revendication sectorielle en interrogation sur la démocratie elle-même.

« Un mouvement en construction, conclut-il. Pas toujours stable, pas toujours clair… mais qui cherche une totalité. »




Nous étions revenus à son bureau. Il posa sa main sur la poignée, se tourna vers moi et dit simplement :

« Birdy, pour comprendre un mouvement, demandez-vous toujours :
Qui agit ?
Contre quoi ?
Pour transformer quoi ? »

Puis il entra dans son bureau et referma la porte.

Je restai seul dans le couloir.
Et, comme lorsque Weber m’avait appris que l’économie n’était pas un duel mais un immeuble, je compris que ma vision venait de basculer d’un millimètre.
Puis d’un autre.
Puis d’un autre.

Désormais, chaque fois que je verrai une foule en colère, je chercherai les trois questions de Touraine.
Non pour juger, mais pour comprendre.

Car un mouvement social n’est pas le simple bruit d’une revendication, ce n’est pas le seul défilé d'un cortège. C’est une direction.
Un sens.
Un combat pour changer le monde.

Je refermai mon carnet avec cette phrase :

Un mouvement social, c’est l’instant où une identité se forme, où un adversaire apparaît, et où l’avenir cesse d’être une fatalité.

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