Casino Social V2.0
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| Les joueurs au Casino de Monte-Carlo / vieille carte-posatle |
Je m’appelle Birdy Doc, et je n’ai jamais aimé les jeux de hasard.
C’est peut-être pour ça que j’ai passé quelques siècles à observer la manière
dont les sociétés prétendent récompenser le mérite… tout en distribuant les
cartes avant même que la partie ne commence.
Avec Weber, nous avions déjà arpenté les caves
économiques, les salons du prestige et les couloirs du pouvoir. Nous avions
parlé de fortunes, de statuts, de légitimité. Dans cette visite guidée du
palais social wébérien, il me manquait pourtant un mot. Le mot qui qualifie
l’énergie même qui circule dans chaque pièce. Un terme un peu ingrat en
allemand, mais d’une précision chirurgicale. Un mot que je vous ai déjà soufflé
: Lebenschancen. Les chances de vie.
Les chances de vie… une manière élégante
d’énoncer une vérité qui l’est beaucoup moins : nous ne partons pas tous du
même quai. Certains montent dans le train en première classe, d’autres restent
sur le quai à regarder passer les wagons, et quelques-uns courent derrière en espérant
agripper le marchepied. Ensuite, bien sûr, on vous expliquera doctement que
tout cela n’est qu’affaire d’efforts individuels.
Weber, lui, n’avait rien d’un moraliste
indigné. Il ne criait pas à l’injustice ; il observait les probabilités. Pour
lui, une société n’est pas seulement un empilement de lois, de traditions ou
d’institutions : c’est une immense grille de chances et de malchances, une
loterie silencieuse où l’on distribue à chacun des probabilités d’accéder à
telle position, à tel revenu, à tel degré de respect ou de pouvoir.
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| Les grands boulevards, Jean Beraud (1902) |
Je le suivais donc, carnet en main, bien
décidé à comprendre comment ces chances se fabriquent, se cumulent, se
transmettent… et parfois se referment comme des portes.
C’est au moment de laisser les locaux du journal où nous venions d’observer la danse discrète de l’influence, que tout s’est éclairé.
En quittant les locaux du journal, Weber referma son carnet avec lenteur,
comme on range un plan encore ouvert.
Je marchais derrière lui dans l’air froid, et sa silhouette sombre sous les
réverbères gardait cette allure du guide qui dévoile le réel.
« Vous voyez, Birdy », dit-il sans se retourner, « les ordres que nous avons vus ne sont jamais des compartiments étanches. Les hommes s’y déplacent. Et parfois, ils montent dans un ordre pendant qu’ils descendent dans un autre. »
Mais ces déplacements ne sont ni libres ni systématiques. car ce qui circule, ce ne sont pas seulement des individus: ce sont des chances... Et elles ont une fâcheuse tendance à produire de l'inertie sociale.
Weber prit une respiration lente : “Les Lebenschancen, les chances de vie, voilà le cœur
de la structure sociale, Birdy."
Dans la pensée weberienne, les trois ordres (économique, social,
politique) ne sont que trois manières différentes de distribuer ces chances :
les chances d’obtenir des revenus ou du patrimoine dans l'ordre économique,
les chances d’être respecté dans l'ordre social,
les chances d’influencer la règle commune dans l'ordre politique.
Et l’histoire d’un individu, ne serait rien d'autre qu'un itinéraire personnel dans une société qui a déjà calculé les chances.
Ceci dit... certains réussissent... parfois contre toute attente.
Mes pensées résonnèrent comme un recalibrage du monde : une société non pas
faite de murs, mais de probabilités imbriquées.
C’est alors que je compris que, chez Weber, la structure sociale n’était pas un
échafaudage aussi rigide que chez Marx, mais plutôt une organisation mouvante des chances de vie qui donnait sa part aux actions individuelles.
La marquise m’apparut aussitôt : souveraine dans l’ordre du prestige,
affaiblie dans l’ordre économique.
Son rang n’avait pas disparu, mais son autonomie s’était rétrécie.
Une ascension d’un côté, une chute de l’autre : Weber avait raison, les
trajectoires ne sont jamais d’un seul tenant.
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| Un bal parisien, Jean Beraud (vers 1880) |
Puis je pensai à Charles Delacourt, qui n’avait rien perdu, lui : bien au
contraire.
Héritier d’un solide capital économique, il était devenu un député applaudi,
porté par les votes.
Son nom circulait autant dans les couloirs de la Chambre que dans les salons
industriels.
Chez lui, les ordres se renforçaient mutuellement :
la richesse ouvrant la voie à l’influence politique,
le prestige politique consolidant l’autorité économique de sa lignée.
Une verticalité continue, presque parfaite.
Et enfin, je repensai à Maret.
Lui qui n’était qu’un contremaître estimé dans son atelier, invisible en dehors,
avait vu son influence franchir le portail de la fabrique.
À force de réunions, de paroles partagées, d’écoute patiente, il avait conquis
un début de légitimité au-delà des machines.
Un homme sans capital, sans titre, mais qui, par projection collective, avait
gagné une place nouvelle.
Une ascension née de l’action… et non de la naissance.
« Birdy, chez Marx, les forces sociales tirent les hommes comme des courants profonds. Les classes structurent la vie, jusque dans ses conflits les plus intimes. Chez moi, les déterminismes existent, bien sûr, mais ils ne suffisent jamais. Les individus agissent, infléchissent, contournent. Ils ne brisent pas toujours la structure… mais ils y trouvent des passages. »
Je le suivais dans la rue mouillée, son manteau battant comme une aile
sombre, et je compris que c’était là le cœur de sa pensée : une société faite de plusieurs bâtiments interreliés, des bâtiments à plusieurs
étages , où l’on peut grimper ici, tomber là, et où les escaliers se croisent parfois, se superposent durablement… parfois, mais
peuvent aussi s’écarter… parfois.
Une architecture complexe, où la volonté et l’action peuvent dévier
le cours des déterminismes
Et soudain, ce que Weber bâtissait devant moi
prit l’allure d’un immense casino social : un lieu où chacun entre avec un
nombre de jetons qu’il n’a pas choisis, où les tables ne paient pas toutes
pareil, et où l’habileté compte, oui… oui, l’habilité compte…
Weber disait même qu'elle pouvait infléchir les probabilités.
Je m’arrêtai sous un réverbère, le carnet ouvert.
Et une pensée me traversa comme un fil électrique... une alerte: si j’avais suivi Weber dans les escaliers de sa demeure, j’avais auparavant suivi Marx dans les fondations de la sienne.
Deux manières de comprendre le réel.
Deux plans du monde.
Deux façons d’entendre le bruit des sociétés.
Je me dis alors qu’il ne suffisait plus de les visiter séparément. Car pour
saisir la structure sociale, pour comprendre pourquoi les hommes se heurtent,
s’élèvent ou s’effacent, il fallait désormais les confronter… ces deux génies
de la pensée.
Non pour décider qui a tort ou raison… car peut-être que le monde moderne
a besoin des marteaux de Marx autant que des horloges de Weber… mais pour
entendre ce que chacun révèle de l’autre.
Je refermai mon carnet.
Il était temps, non pas de choisir entre Marx et Weber, mais de les faire dialoguer.



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