Le moteur à explosion de l'Histoire V2.0
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| Der Streik (la grève) / Robert Koehler (1886) |
« Birdy, l’Histoire avance toujours dans la douleur », me dit Marx.
Avant même que je n’aie le temps de lever un sourcil, il ajouta, le regard
perdu dans la fumée de sa pipe :
« À chaque époque, les sociétés sont traversées par un conflit invisible :
celui entre ceux qui dominent… et ceux qui subissent.
Birdy, l’histoire de toute société jusqu’à nos jours, c’est l’histoire de la
lutte des classes ! »
Je l’avais déjà entendue, celle-là, et il aimait bien la replacer.
Et, comme souvent, il n’inventait rien ... il observait… Du moins, c’est ce qu’il
disait.
« Birdy… Dans la Rome antique, les esclaves de Spartacus s’étaient
levés contre leurs maîtres ; au Moyen Âge, les serfs contre leurs
seigneurs.
À chaque siècle, les mêmes rôles, les mêmes chaînes, simplement rebaptisées. Puis
vint le XIXᵉ siècle. »
Le XIXᵉ siècle… celui de la vapeur et des manufactures.
Un peu d’histoire
En Angleterre, dès 1811, surgissent les Luddites : des artisans tisserands, fiers de leurs gestes, qui voyaient leurs métiers remplacés par le cliquetis des machines.
Ils ne détestaient pas le progrès; ils refusaient seulement qu’il leur arrache
leur subsistance.
Leurs outils, c’était leur monde ; et ce monde, on le leur volait.
Alors, la nuit, ils brisèrent les machines, les métiers mécaniques.
Le Parlement répondit par la pendaison. La pendaison, c’est net : le message
est clair ... et le camp du Parlement aussi.
Mais surtout, déjà, on devinait l’avenir : un temps où l’homme serait dépossédé de son art, et où la production servirait le profit avant l’humanité.
À Lyon, vingt ans plus tard, ce furent les Canuts.
D’autres tisserands, cette fois de soie, perchés sur les pentes de la
Croix-Rousse.
Eux aussi savaient leur art, mais le prix du fil n’était plus dans leurs mains.
Ils réclamaient simplement un tarif juste, de quoi vivre de leur travail.
On leur répondit que le commerce devait être libre ... libre, même d’affamer.
Alors, en novembre 1831, ils descendirent des ateliers, drapeau noir en
tête, criant :
« Vivre libre en travaillant, ou mourir en combattant ! »
L’armée entra dans Lyon. La révolte fut noyée dans le sang.
Mais l’idée, elle, ne mourut pas.
Car les Canuts avaient compris qu’ils ne défendaient plus un métier, mais une
condition.
Et ailleurs, dans les mines, les filatures, les aciéries, la même colère se rallumait. Toujours la même chanson d’atelier : Qui travaille ? Pour qui ? Et pour quoi ? Et pour combien ?
« L’Histoire, Birdy… avance toujours dans la douleur, recommença Marx... Mais elle avance. »
La prise de conscience collective
À Montcorbier, Marie Roussel le sentait
sans le dire.
Elle ne connaissait pas les mots de Marx, mais elle vivait la théorie dans sa
chair.
Chaque matin, elle arrivait avant l’aube et
voyait Auguste Delacourt passer dans la cour, le veston brossé, le pas
lent, sûr de lui.
Deux mondes qui se frôlaient sans jamais se rencontrer.
Pierre Lemoine, lui, parlait de plus en plus fort à la taverne du quai. Les verres tintaient, la fumée montait, et sa voix portait au-dessus du brouhaha.
« On dit qu’on est des ouvriers, des mains, des bras, commença-t-il.
Mais moi, j’crois qu’on est plus que ça. On trime pareil, on touche pareil, on crève pareil. Et pendant ce temps-là, les Delacourt et les patrons se remplissent les poches sans jamais salir leurs manches. »
Quelques têtes hochèrent, d’autres sourirent. Lemoine reprit, plus calme :
« Voyez, on vit tous la même chose, mais chacun dans son coin. Chacun se dit que c’est sa faute, que c’est la vie, que c’est comme ça. Mais si on se mettait ensemble… là, peut-être qu’on comprendrait qu’on a tous le même sort. Le même combat. »
Marie écoute. Elle ne dit rien, mais elle sent que les mots de Lemoine lui parlent plus fort que d’habitude ... comme si, entre ses mains usées et celles de ses voisins, un fil invisible venait de se tendre.
Je notai plus tard, dans mon carnet, ce que Marx aurait dit autrement : une classe en soi qui devient une classe pour soi.
Laissez-moi vous expliquer : cette nuit-là, quelque chose d’invisible s’était mis en marche. Le “je”, l’individuel, se changeait en “nous”, le collectif. Comme si la parole de Lemoine avait donné un cœur, unique, à la masse.
Ce soir-là, la théorie avait trouvé son exemple. Les ouvriers de Montcorbier n’avaient rien lu de Marx, mais ils étaient en train de vivre sa théorie.
Marx appelait cela la conscience de classe : le moment où la domination cesse d’être un décor pour devenir un combat. Le moment où les prolétaires passent d’une classe en soi à une classe pour soi et que la lutte peut s’enclencher.
Et cette lutte n’est pas seulement une idée :
elle s’inscrit dans les faits, dans les rues, dans le bruit des foules.
À chaque époque, la même logique : quand la société se tend trop, la lutte éclate. La lutte, c’est l’élastique qui lâche.
Elle resta suspendue dans l’air, cette idée, comme un écho qui refusait de mourir. Parce que les sociétés, elles aussi, se répètent parfois. Et aujourd’hui encore, il me semble qu’on commence à entendre gronder les mêmes colères.
L’Histoire a changé de costume… Mais peut-être qu’elle n’a pas changé véritablement de mécanique. C’est un peu ce que nous raconte, en ce moment, Thomas Piketty, par exemple, quand il annonce des « crises sociales extrêmement violentes » à venir.
Back to Montcorbier
Mais retournons dans ma mémoire.
À Montcorbier, la rumeur courait qu’une grève
plus large allait éclater.
Marie n’avait pas peur… En tout cas, moins. Ce qui la rassurait, c’était de savoir qu’elle n’était plus seule. Elle parlait désormais au nom d’un “nous”.
Auguste Delacourt, lui, ne comprenait plus rien.
Il répétait : « J’ai donné des emplois, j'ai donné des salaires et voilà qu’on me le reproche. »
Mais le monde qu’il croyait immuable commençait à s’émietter.
Car la lutte des classes, disait Marx, est une loi du mouvement historique. Quand la structure se tend, l’Histoire se met à craquer.
Je notai :
« La lutte des classes, c’est la respiration de
l’Histoire.
Tant que des hommes travailleront pour d’autres,
tant qu’ils n’auront pas les moyens de leur propre existence,
la lutte reprendra, sous d’autres noms, avec d’autres visages. »
Et quelque part, dans une usine, une jeune femme leva la tête, et sourit sans savoir qu’elle allait, à sa manière, faire grincer le monde.



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