Les engrenages de la machine sociale V2.0*
Voici une question de sociologue : comment est structurée la société ?
Mis à part l’emploi du verbe « structurer » dans sa forme passive, la question est relativement simple, même commune, presque scolaire (lycéenne, précisément)… et pourtant explosive.
Car derrière elle se cachent d’autres interrogations, bien plus dérangeantes : qui tient les leviers et les actionne, tant qu'à faire ? Et dans quel but ?
Comprendre la structure sociale, c’est soulever la tôle du monde moderne. C’est regarder comment se distribuent les places, les privilèges, les chances ; et découvrir que cette distribution n'est pas vraiment due au hasard.
Chaque époque a sa manière d’organiser la hiérarchie humaine : par la foi, par le sang, par la richesse, ou par le travail. Et au XIXᵉ siècle, un certain Karl Marx eut l’audace de dire que tout cela tenait à une seule chose : la production.
Voici l'histoire de notre rencontre.
Rencontre avec Karl Marx
Londres, 1864.
La ville toussait. Pas seulement à cause du charbon ; mais à cause de l’Histoire.
Les cheminées crachaient comme des poumons malades, les pavés luisaient de suie, et les ruelles vibraient du souffle mécanique des usines.
C’est là, dans un pub de Soho, entre deux pintes tièdes, du stout et trois tempêtes d’idées, que je retrouvai Karl Marx.
Il griffonnait rageusement, je me souviens. Ses feuilles étaient tachées d’alcool, son écriture était penchée comme un train à vapeur lancé à pleine vitesse.
À ses côtés, Engels… toujours impeccable. Il veillait sur son ami comme on surveille un volcan en éruption lente.
Marx leva les yeux.
« Birdy Doc ! Vous tombez bien. J’essaie d’expliquer au monde qu’il se divise en deux catégories : ceux qui possèdent les usines… et ceux qui les alimentent. »
Il sourit, satisfait.
La sentence était courte, brutale et chirurgicale à la fois. Je notai mentalement : un sociologue avec le scalpel d’un économiste.
La mécanique invisible
À cette époque, Londres ressemblait à un cœur mécanique prêt à l’infarctus.
Les riches vivaient à l’étage, les pauvres dans la cave, et la ville battait au rythme des pistons.
Des milliers d’ouvriers travaillaient sans relâche, leurs corps réduits à des pièces interchangeables du grand moteur industriel.
Et Marx voyait, dans ce vacarme, autre chose qu’une effervescence : il voyait la naissance d’un ordre social d’un type nouveau. Une architecture invisible, d’une logique implacable.
Je repensai alors à trois visages croisés dans un autre pays.
Marie Roussel, ouvrière textile à Montcorbier, debout avant l’aube, les doigts déchirés par le fil et les cadences.
Pierre Lemoine, mineur de fond, respirant la poussière de charbon quand d’autres respiraient le parfum des lilas.
Et Auguste Delacourt, le propriétaire : veston impeccable, cigare aux lèvres, rentier des efforts d’autrui.
Trois vies qui se croisaient sans le savoir et qui s’emboîtaient parfaitement.
Marie tissait, Pierre extrayait, Auguste encaissait.
Et le monde tournait, docile et régulier, comme une machine bien entretenue.
Marx posa sa plume.
« Birdy, la société n’est pas un désordre. C’est une mécanique. Et les classes sociales, ce sont les rouages. »
Chez lui, une classe sociale, c’est d’abord une position dans le système de production.
D’un côté, ceux qui possèdent les moyens de produire — les usines, les terres, les capitaux.
De l’autre, ceux qui ne possèdent rien d’autre que leur force de travail à vendre... Une force de travail qu'ils vendent comme on vendrait le seul bien qu'on possède pour un peu d'argent.
Les premiers : la bourgeoisie, détentrice du capital et du pouvoir.
Les seconds : le prolétariat, vendeurs de leur propre énergie vitale.
Et, entre les deux, une multitude de groupes intermédiaires — petits paysans, artisans, commerçants, marginaux — que le capitalisme, peu à peu, absorbera dans ses deux grands pôles : les possédants et les dépossédés... la bourgeoisie et le prolétariat.
Le regard fixé sur la fumée qui montait du poêle, Marx reprit:
« Je n’ai pas inventé les classes sociales, Birdy. Et elles ne sont pas le produit d’universitaires ou de sociologues.
Elles sont produites par l’économie elle-même.
Elles naissent du rapport que chacun entretient avec la production : il y a ceux qui se vendent, et il y a ceux qui les achètent. »
Sa voix résonnait comme un verdict.
Dans sa bouche, chaque mot sonnait comme une pièce frappée à froid.
Il ne décrivait pas un concept : il décrivait une mécanique humaine. Une structure où la place de chacun dépendait moins de son mérite que de sa naissance.
Je repensai à Marie Roussel... au geste précis, aux épaules voûtées... au salaire de subsistance.
A Pierre Lemoine, englouti chaque jour dans les entrailles de la terre.
A Auguste Delacourt, son cigare tranquille, et son rire d'homme satisfait.
Trois destins, trois places dans la mécanique. Aucun hasard. Seulement une structure.
Je griffonnai dans mon carnet : « Les classes sociales : quand l’économie fabrique de la hiérarchie. »
Marx ajouta, sans lever les yeux :
« Le capitalisme n’est pas un simple échange de biens. C’est une relation de pouvoir. »
Une phrase nette, tranchante, comme un diagnostique sans remède apparent.
La pauvreté systémique
Plus tard, dehors, la brume se mêlait à la fumée des usines.
La ville semblait exhaler le prix de sa prospérité.
Dans la pénombre, les ouvriers rentraient, silhouettes sombres fuyant la machine.
Je compris que Marx n’avait pas seulement formulé une théorie : il avait mis à nu le squelette du monde moderne.
Derrière le mouvement apparent des marchés et des fortunes, Marx voyait une mécanique : celle d’un système où la richesse des uns se construit sur le travail des autres, où la pauvreté n’est pas une anomalie mais le revers nécessaire de la prospérité. Et je notai, avant de refermer mon carnet : « Tant qu'il y aura des possèdants et des dépossédés, les classes sociales ne seront pas un souvenir, mais le battement même du monde.»
Ce monde, je le sentais gronder, je sentais la colère de Marie, la colère de Pierre et je voyais la mécanique commencer à s’enrayer...
Car lorsqu’une société prend conscience de ses rouages, elle se met, tôt ou tard, à vouloir les faire tourner autrement.
(1) Portrait d'Eugène 1er Schneider
* Sans musique



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