Marx ou Weber ? V2.0


Tentes sous un pont du côté de la Vilette / Humeau (2025)

Je suis Birdy Doc.
J’ai traversé les siècles et les idées, et j’ai confronté les marteaux de Marx et les horloges de Weber.

Ils ne se sont jamais rencontrés.
Marx est mort quand Weber était encore enfant.
Mais dans ma tête, parfois, je les imagine assis face à face, comme deux architectes penchés sur le plan du monde. Pas au paradis des savants... non. Plutôt dans cet endroit étrange où les idées se croisent, où les pensées s’affrontent sans se détruire.

Et ce soir-là, dans ce lieu imaginaire, je les entends discuter.

Karl Marx, barbe indomptable, regard plein de feu.
Max Weber, moustache nette, gestes précis.
Deux penseurs, deux manières de comprendre la même chose : la structure de la société.

Marx rompt le silence le premier :
« Birdy, tu le sais : la société est une machine à produire. Ce qui compte, c’est qui détient la manivelle.
Les classes sociales naissent de là... de la place qu’on occupe dans le système de production. »

Weber hoche lentement la tête.
« J’en conviens, Karl. Mais le monde moderne ne se réduit plus à une seule manivelle. Il y a plusieurs rouages : trois pouvoirs qui s’entrecroisent.
Le pouvoir économique, qui contrôle les richesses.
Le pouvoir social, qui façonne le prestige.
Et le pouvoir politique, celui qui obtient l’obéissance parce que les gens croient devoir obéir. »

Marie Roussel, la fileuse de Montcorbier, traverse mon souvenir.
Elle incarne la classe laborieuse de Marx : celle qui vend sa force de travail et n’a que ses mains pour exister.

Mais, à côté d’elle, j’aperçois Norbert Maret, le syndicaliste : ouvrier, respecté dans son atelier, doté d’un pouvoir collectif et d’une voix. Deux vies voisines, deux lectures peut-être différentes.

Marx dirait :
« Voilà le prolétaire qui lutte pour sa dignité. Son combat n’est pas individuel, il est historique. L’histoire avance à coups de contradictions. »

Weber répondrait, plus calme :
« Non, Karl. Cet homme n’est pas seulement une victime du capitalisme. Regarde... Il agit aussi dans un ordre particulier, celui du pouvoir. Il est syndicaliste, il cherche à peser, pas à renverser. »


Un peu plus loin, je vois Véronica Deschamps, dactylographe à Paris.
Marx la rangerait parmi les salariés modestes, piégés dans la reproduction du capital.
Weber, lui, y verrait un signe nouveau : la formation d’un groupe de statut, où la reconnaissance remplace la fortune.

Et la marquise de Vinhomme, dépossédée de ses biens mais pas de son prestige,
leur lancerait en riant : « Messieurs, vous oubliez que la société a aussi de la mémoire. »

Weber sourirait : « Voilà qui prouve que l’honneur ne se mesure pas en livres sterling. »

Marx hausserait les épaules : « Oui, mais la mémoire ne paie pas les loyers. Et ta Vinhomme, bien que ruinée, conserve toujours plus que l’ouvrier. Et ce qu’elle conserve... son rang... son rang n’est-il pas le produit du travail des ouvriers du passé ? »

Et voici Charles Delacourt, le fils de l’industriel, devenu député.
Weber le désigne du doigt : « Voilà l’ordre politique. Il gouverne parce qu’il est légitime, parce qu’on croit à sa légitimité. Le pouvoir, c’est cela : la capacité d’obtenir l’obéissance sans violence. »

Marx fronce les sourcils : « Obéissance ? Dis plutôt domination.
Et puis, regarde bien, Max : ce sont presque toujours les riches qu’on retrouve à la tête des mandats électoraux. Et quand, par hasard, un ouvrier s’y glisse, ce n’est souvent qu’un symbole… un alibi social.
Le jeu politique, disons-le, n’est pas neutre. Il reproduit les intérêts de ceux qui détiennent déjà le pouvoir. »

Il ajoute, la ton plus grave : « Et si les prolétaires votent pour leurs maîtres, ce n’est pas par amour de la servitude, mais parce que l’idéologie dominante leur fait croire que cet ordre est juste, naturel, mérité. Le pouvoir politique n’est qu’un miroir du pouvoir économique. »

Weber répliquera doucement : « Je crois que tu te trompes, Karl... Tu es trop manichéen. Tu oublies la complexité : on peut être dominé dans un ordre et dominant dans un autre. Le monde moderne n’a plus de camps, c'est un immeuble à étage avec plusieurs cages d'escaliers... »

Il marque une pause. « Et la lutte des classes ? Karl. Regarde l’histoire… a-t-elle eu lieu ? »

Marx répond : « Pas encore... ou pas totalement. »
Et en lisant dans ses yeux, je ne sais si cette phrase est celle d’un homme qui y croit ou d’un homme qui veut avoir raison.

Les deux savants se regardent sans animosité. Deux logiques apparemment irréconciliables, et pourtant complémentaires. Marx parle de structures qui s’affrontent. Weber parle de structures qui s’entrelacent.
Marx cherche la cause profonde : le moteur économique des rapports humains et de l’histoire.
Weber observe les formes multiples du sens : les ordres où les individus cherchent leur place.

L’un voit la société comme un conflit.
L’autre la voit comme un sable mouvant.
Je les écoute longuement, jusqu’à ce que leurs mots se fondent dans la nuit.

Et je note dans mon carnet : « Chez Marx, la société est un combat : les classes s’affrontent et l’économie commande. Chez Weber, la société est une architecture : les ordres s’équilibrent et le pouvoir circule. »

Puis j’ajoute, en refermant ma montre à engrenages : « Et peut-être que le monde moderne, c’est quand les rouages et les luttes tournent dans la même machine. »

Marx me lance un dernier regard : « Tu sais, Birdy, les inégalités changent de nom, mais elles reviennent toujours. »

Weber répond, presque en chuchotant : « Oui, mais leurs formes se transforment, et c’est dans cette transformation que vit la société. »


Et moi, dans le crépuscule de leurs voix, je me dis que peut-être, comprendre le monde, c’est ça :
savoir écouter à la fois le bruit des marteaux et le tic-tac des horloges.

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