Définir les classes sociales : disséquer la brume

 


Je suis Birdy Doc.

J’ai traversé des révolutions, des empires, des faillites bancaires et quelques illusions collectives. J’ai vu des aristocrates persuadés d’être éternels et des traders persuadés d’être méritants. Les deux avaient tort.

Aujourd’hui, nous allons parler d’un mot largement déjà évoqué et qui provoque plus de migraines que la fiscalité du patrimoine : les classes sociales.

Et je vous préviens — comme me l’a glissé un jour Louis Chauvel en refermant son cartable — des bibliothèques entières ont été consacrées à la définition des classes sociales sans qu’un consensus définitif n’émerge.
Il l’écrit explicitement : la tradition marxiste elle-même n’a pas laissé de définition stabilisée et incontestée [1]

Autrement dit : si vous cherchez LA définition, vous êtes mal partis.
Nous allons donc faire un choix. Un choix assumé.

 

Notre définition de travail

Les classes sociales sont des groupes sociaux de grande dimension (I) pris dans une hiérarchie sociale de fait mais pas de droit (II).
Elles sont inégalement situées et dotées dans le système productif (III) et marquées par une forte identité de classe temporelle, culturelle et collective (IV).

[Pour être honnête, j'ai cette définition en tête mais je ne sais plus à qui je l'ai piquée et impossible d'en retrouver la source... Dans ma tête, c'est Chauvel mais rien n'est moins sûr. Elle reste juste tout de même surtout compte tenu de l'absence de consensus sur la définition]

Ce n’est pas la vérité révélée.
C’est un instrument complexe d'analyse de la société. 

Alors démontons-le et regardons-en les rouages.

 

I. « Groupes sociaux de grande dimension »

Une classe sociale n’est pas un club de dégustation de vin nature.

Elle renvoie à de grands ensembles structurants.

Quand j’ai croisé Karl Marx à Londres — il toussait beaucoup, l’histoire ne le dit pas assez — il parlait de classes définies par leur position dans les rapports de production [2]
Des groupes massifs. Structurés. Historiques.

Même chez Max Weber [3], la “situation de classe” renvoie à des chances d’accès aux biens sur un marché donné. Là encore : ce sont des ensembles vastes, pas des micro-identités flottantes.

Premier point : si ce n’est pas massif, ce n’est pas une classe sociale.
Sinon, tout devient “classe”...  et plus rien ne l’est.

 

II. « Hiérarchie de fait mais pas de droit »

J’ai connu l’Ancien Régime. Là, la hiérarchie était de droit : on naissait au sommet ou tout en bas voire au sous-sol.

Aujourd’hui, juridiquement, nous sommes égaux.

Mais factuellement ?

Les écarts de revenu, de patrimoine, de stabilité professionnelle, d’espérance de vie… persistent.
Ils ne sont plus inscrits dans le Code civil.
Ils sont inscrits dans les trajectoires de vie.

C’est cette tension moderne :
égalité proclamée — inégalités réelles.

Et c’est précisément dans ce monde-là que le concept de classe redevient utile.

Si je dois faire étalage de mon savoir, je dirais, ceci pour les plus motivés en sciences sociales parmi vous: cette formulation (hiérarchie de fait mais pas de droit" renvoie à une distinction classique en sociologie entre inégalités de droit (statut juridique, ordres dans les sociétés d’Ancien Régime) et inégalités de fait (liées à la position économique et sociale dans les sociétés modernes). 

On retrouve cette idée, initialement, il me semble, chez Alexis de Tocqueville [4], lorsqu’il explique que l’égalité des conditions juridiques (qu'on retrouve dans les démocraties) n’implique pas l’égalité réelle des situations.

 Deuxième critère :

La structure sociale est le produit de la société indépendamment d'une organisation figée par le droit. 

III. « Inégalement situées et dotées dans le système productif »

Le cœur économique.

On parle ici de position (type d’emploi, pouvoir économique, exposition au chômage)

et de dotation (revenus, patrimoine, diplômes, ressources culturelles).

Il ne s’agit pas seulement de gagner plus ou moins.
Il s’agit de la place occupée dans l’organisation du travail et de la production :

  • contrôle ou non des moyens de production,
  • type d’emploi (cadre dirigeant, indépendant, salarié d’exécution…),
  • degré d’autonomie,
  • exposition au chômage,
  • niveau et sécurité des revenus.

À cela s’ajoutent les dotations : patrimoine, diplômes, capital culturel, réseaux sociaux.

Vous remarquerez que notre définition, ici, dépasse le simple cadre marxiste prolétaires/capitaliste. En fait, on sent bien l'apport de Weber. 

Troisième critère :
les classes sociales se distinguent par des positions et des ressources structurées, pas seulement par des styles de vie.

 

 

IV. « Forte identité de classe (temporelle, culturelle, collective) »

Voici la partie la plus délicate. Peut-être celle qui sera la plus discutée par la suite.

Une classe sociale, dans cette définition, ne se réduit pas à un tableau statistique.
Elle implique une dimension vécue.

1. Temporelle

L’appartenance de classe s’inscrit dans le temps :

  • reproduction ou mobilité intergénérationnelle (on naît dans une classe et des forces existent pour en limiter la sortie),
  • en ce sens, le déterminisme social est fort. ,
  • et il existe une mémoire collective qui se transmet. 
[ici, je vous invite à assister à la mi-temps d'un match du RC Lens et à cha,ter à s'en rompre les cordes vocales "Au Nord, c'était les corons"].


2. Culturelle

Les classes peuvent se traduire par :

  • des pratiques culturelles distinctes (d'une classe à l'autre),
  • des goûts spécifiques,
  • des manières de parler, de se vêtir, d’habiter l’espace,
  • des rapports différenciés à l’école ou à la culture (ou même à ce que l'on considère comme étant une bonne culture et une mauvais culture).


3. Collective

Enfin, une classe peut impliquer :

  • un sentiment d’intérêts communs,
  • des formes d’organisation (syndicats, associations professionnelles),
  • des mobilisations spécifiques,
  • ou au minimum une conscience, plus ou moins diffuse (pas trouvée de meilleur terme)  d’appartenir à un même monde social.

Ce quatrième critère (l'identité de classe) suppose donc plus qu’une simple inégalité :
il suppose une reconnaissance — explicite ou implicite — d’une appartenance partagée.

 

 Par la suite

Ce que nous allons interroger

Nous ne conclurons pas ici sur la pertinence ou non du concept.

Nous avons posé quatre critères :

  1. Grande dimension.
  2. Hiérarchie de fait.
  3. Position et dotation dans le système productif.
  4. Identité temporelle, culturelle et collective.

La question n’est pas encore :
“Les classes sociales existent-elles ?” ou « Les classes sociales sont-elles pertinentes pour analyser la structure sociale actuelle ? »

La question est plus exigeante :

Ces quatre critères sont-ils encore réunis simultanément dans les sociétés contemporaines ?

Je garderai le masque.
Et nous verrons si ce mot immense — “classe” — tient encore debout.



[1] Un collector: Le retour des classes sociales ?Louis Chauvel, Revue de l’OFCE, 2001.

[2] Le Capital, 1867 ; Manifeste, 1848.

[3] Économie et société, 1922.

[4] De la démocratie en Amérique, 1835-1840.

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