Définir les classes sociales : disséquer la brume

 

Photo du film Intouchables, Eric Toledano et Olivier Nakache (2011).  

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Je suis Birdy Doc.

J’ai traversé des révolutions, des banqueroutes, des restaurations, des krachs, des plans sociaux et quelques dîners en ville où l’on confondait encore l’héritage avec le mérite. J’y ai vu des ducs se croire légitimes, et des traders se croire méritants. Les uns portaient des perruques, les autres des cravates. Le ridicule change parfois de costume.

Aujourd’hui, nous allons parler d’un mot immense, flou, contesté, et pourtant increvable : les classes sociales.

Un mot qu’on emploie souvent comme on brandit une clé à ergot trouvée dans une caisse à outils : on sent bien que ça peut servir, mais on ne sait jamais tout à fait pour quoi, ni comment.

Et je vous préviens tout de suite : si vous attendez une définition universelle, limpide, unanimement admise, vous allez connaître une déception. J'en suis désolé.

Comme le rappelle Louis Chauvel, des bibliothèques entières ont été consacrées à la question, sans faire naître de consensus définitif. La tradition marxiste elle-même n’a pas laissé de définition stabilisée et incontestée du concept.

Autrement dit : si vous cherchez la définition des classes sociales, je préfère vous prévenir avec douceur : vous cherchez une licorne en sociologie.

Nous allons donc faire un choix.

Pas une vérité révélée. Nous allons choisir un instrument de travail, tout simplement.


Voici la définition que nous allons retenir. Ouvrez grand vos yeux !

Les classes sociales sont des (I) groupes sociaux de grande dimension , (II) pris dans une hiérarchie sociale de fait mais pas de droit , (III) inégalement situés et dotés dans le système productif , et (IV) marqués par une forte identité de classe temporelle, culturelle et collective.

Ce n’est pas une définition tombée du ciel entre deux éclairs théoriques.
C’est une définition de travail, c’est-à-dire une machine à observer la société sans trop se raconter d’histoires.

Dissèquons la machine.


D’abord, les classes sociales sont des groupes sociaux de grande dimension

Une classe sociale, ce n’est pas un petit club de dégustation de vin bio à Belleville, ni une confrérie de cadres angoissés qui font du yoga à la pause méridienne dans une salle de la Défense.

Une classe sociale désigne de plus grands ensembles... De très grands ensembles.
Des groupes massifs.
Des groupes qui structurent la société.

Quand Marx pense les classes, il les rapporte à une position dans les rapports de production. Il parle de groupes historiques, structurés, antagonistes.

Chez Weber, la « situation de classe » renvoie à des chances d’accès différenciées aux biens et aux ressources sur un marché donné. Là encore, il s’agit d’ensembles vastes.

Premier point, donc :
si ce n’est pas massif, ce n’est pas une classe sociale.
Sinon, tout devient classe... on aurait la classe des amateurs de pêche au coup;  la classe des amateurs de brunch, la classe des gens qui préfèrent les espadrilles aux tongs — et à ce moment-là, le concept devient une bouillie... 

Donc non ! Des groupes massifs.


Ensuite, les classes sociales s’inscrivent dans une hiérarchie de fait, mais pas de droit

Moi, j’ai connu des sociétés où la hiérarchie était de droit.
C’était très pratique, d’ailleurs : tout le monde savait immédiatement qui commandait, qui obéissait, et qui payait pour les lustres.

Dans la société d'ancien régime, les inégalités étaient inscrites dans le statut juridique lui-même. On naissait noble, roturier, privilégié ou taillable... 

(Taillable, de taille... La taille, c'était un impôt dont étaient exemptés les nobles... Je me demande ce qu'on fait professeurs d'histoires).

Le droit se chargeait de rappeler à chacun sa place.

Dans les sociétés modernes, en principe, nous sommes juridiquement égaux.
En principe.
Le mot est toujours charmant : il permet à la réalité de se tenir droite quelques secondes avant de s’effondrer.

Car dans les faits, les écarts de revenu, de patrimoine, de stabilité professionnelle, d’accès aux études prestigieuses, et même d’espérance de vie... Ces écarts demeurent importants.
Ils ne sont plus inscrits dans les titres de noblesse.
Ils sont inscrits dans les trajectoires.
Dans les quartiers.
Dans les écoles fréquentées.
Dans la probabilité de tomber malade, de faire des études longues, d’hériter, de louer, de transmettre.

C’est tout le paradoxe moderne :
l’égalité de droit coexiste avec des inégalités de fait.
Et c’est précisément dans cet espace-là que le concept de classe sociale retrouve sa nécessité.

Deuxième critère, donc :
la structure sociale est hiérarchisée, mais cette hiérarchie n’est plus officiellement gravée dans le droit.
Elle s’impose autrement — avec moins de cérémonial, mais souvent avec une dureté redoutable.


Troisièmement, les classes sociales sont inégalement situées et dotées dans le système productif

Ici, il faut être précis.

Parler de classes sociales, ce n’est pas seulement parler d’inégalités en général.
Ce n’est pas non plus dresser l’inventaire complet de tout ce que les individus possèdent, savent, transmettent ou affichent dans l’existence sociale.

Dans notre définition, il s’agit bien de ce qui renvoie au système productif.
Autrement dit : à la place occupée dans l’organisation du travail et de la production, ainsi qu’aux ressources qui comptent directement dans cet univers.

La position, d’abord, c’est la place occupée dans le processus de production :
qui possède,
qui dirige,
qui encadre,
qui exécute,
qui vend sa force de travail,
qui dispose d’une autonomie réelle,
qui dépend d’un employeur,
qui est exposé à la précarité ou au chômage.

Toutes ces positions ne donnent ni le même pouvoir économique, ni la même sécurité, ni le même rapport au travail.

Et puis il y a la dotation.
Mais ici encore, il faut éviter d’aller trop loin.
Dans ce cadre précis, les dotations sont les ressources qui pèsent directement dans la place occupée dans le système productif ou dans les chances d’y accéder dans certaines conditions :
le revenu tiré de l’activité,
le patrimoine lorsqu’il soutient l’indépendance économique ou la propriété productive,
la qualification, le diplôme lorsqu’il conditionne l’accès à certaines positions, l’expérience professionnelle.

L’idée centrale est donc la suivante :
les classes sociales se distinguent par des places différentes dans l’organisation de la production, et par des ressources inégalement distribuées qui ont un effet direct sur cette place.

On peut d’ailleurs dire que, sur ce point, notre définition doit beaucoup à Weber : la classe ne se comprend pas seulement à partir d’un niveau de revenu, mais à partir d’une position structurée dans l’économie et sur le marché.

Troisième critère donc:
les classes sociales renvoient à des positions distinctes dans le système productif, ainsi qu’à des dotations directement liées à ces positions.


Enfin, les classes sociales supposent une identité de classe temporelle, culturelle et collective

Voici maintenant la partie la plus fragile, la plus discutable, et peut-être la plus intéressante.

Et c’est aussi le moment où notre définition prend une liberté théorique qu’il faut assumer clairement.
Sur ce point, nous ne reprenons pas Weber à la lettre.
Chez Weber, la classe renvoie d’abord à la position économique et aux chances sur le marché, tandis que les manières de vivre, le prestige et les styles de vie relèvent plutôt des groupes de statut.

Dans notre définition, nous faisons un choix plus simple : nous ne séparons pas complètement l’économique et le social.

Nous considérons qu’une classe sociale ne se définit pas seulement par une position dans le système productif, mais aussi par une manière de vivre cette position.

Autrement dit, dans notre définition, la classe ne renvoie pas seulement à une place dans l’économie ; elle renvoie aussi à des habitudes, des représentations, des manières de voir le monde et de se comporter qui vont souvent avec cette place.

Elle suppose aussi une dimension vécue. Une manière d’habiter le monde.

Une mémoire.
Des habitudes.
Des intérêts parfois partagés.
Une conscience, parfois claire, parfois brumeuse, d’appartenir au même univers social.

D’abord, cette identité de classe s’inscrit dans le temps

On ne tombe pas dans une position sociale comme on saute dans une piscine..
On y naît souvent, on y est socialisé, on y hérite de dispositions, d’attentes, de limites plus ou moins visibles.

La famille transmet bien davantage qu’un nom ou un vaisselier en chêne..
Elle transmet des habitudes, des manières de parler, des ambitions jugées raisonnables, des peurs jugées naturelles.

Il y a donc une dimension intergénérationnelle :
reproduction sociale, mobilité plus ou moins probable, mémoire collective, sentiment diffus que certains mondes sont « pour nous » et d’autres non.

Le déterminisme social n’est jamais absolu, mais il n’a pas besoin de l’être pour être puissant.
Il lui suffit de revenir, génération après génération, avec la régularité morne d'un postier cherchant l'aumône contre un calendrier.

Ensuite, cette identité de classe prend aussi une forme culturelle

Les classes peuvent aussi se traduire par des pratiques culturelles distinctes,
des goûts spécifiques,
des manières de parler,
de se tenir,
de se vêtir,
de meubler l’espace,
de considérer l’école,
de travailler,
de gérer son temps libre,
d'exercer son autorité,
d'anticiper l’avenir.

Ce qui paraît naturel à certains est appris depuis l’enfance.
Ce qui paraît vulgaire à d’autres est parfois simplement populaire.
Et l’on passe une bonne partie de la vie sociale à faire passer des pratiques culturelles de classes pour des évidences générales.

Enfin, cette identité de classe peut aussi prendre une forme collective

un sentiment d’intérêts communs,
des formes d’organisation,
des mobilisations,
des solidarités,
des oppositions,
ou au minimum une conscience plus ou moins nette d’appartenir à un même monde social.

Cette conscience n’est pas toujours explicite.
Elle n’est pas toujours militante.
Elle n’est pas toujours glorieuse non plus.
Mais elle peut exister à l’état diffus, dans les manières de dire « nous » et « eux », dans ce qu’on croit mériter, dans ce qu’on accepte, dans ce qu’on ne supporte plus.

Ce quatrième critère, l'identité, suppose donc plus que l'existence d'inégalités.
Il suppose une appartenance partagée, ou au moins la possibilité de la reconnaître.


La vraie question, maintenant, est de savoir si ces quatre critères (groupe massif,  hiérarchie de fait, place et dotation dans le système productif, identité) tiennent encore ensemble aujourd’hui

Nous n’allons pas conclure ici.
Ce serait prématuré, et j’ai déjà vu trop de gens conclure avant même d’avoir commencé à penser.

mais ces quatre critères sont-ils encore réunis simultanément dans les sociétés contemporaines ?

La voilà, l’enquête... 
Et nous allons voir si ce grand mot — « classe » — vit encore en pleine santé, ou s’il survit seulement parce que les sciences sociales aiment parfois embaumer leurs vieux concepts avec beaucoup de dignité.

Je garderai le masque.
Et nous regarderons ensemble si ce mot tient encore debout.



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