Les fondations économiques de la hiérarchie sociale moderne

 Les multiples facteurs de structuration et de hiérarchisation de l’espace social (partie 1)

The Doctor, Luke Fildes (1891)
Vous m'excuserez d'avoir pris une oeuvre de 1891 pour illustrer le monde moderne mais je l'ai trouvée frappante pour illustrer une structure sociale qui reposerait sur les revenus, le patrimoine et la profession. D'ailleurs, dans le cadre de notre réflexion, posez-vous cette question: "qu'est-ce qui a changé depuis ?"

Archives sonores – BirdyDoc


J’ai traversé des siècles où l’on était attaché à une terre que l’on ne possédait pas. Où l’on travaillait pour un seigneur. Où l’on payait en blé, en journées, en obéissance.

La domination était visible. Elle avait un visage. Un château au sommet de la colline.

Et me voici dans un monde où l’on s’endette trente ans pour un studio de vingt-cinq mètres carrés avec vue sur un mur de béton.

Autrefois, on était lié par la glèbe*. Aujourd’hui, on est lié par le crédit.

Les formes du pouvoir changent. La dépendance demeure. Elle a simplement troqué la redevance contre l’échéancier.

Et derrière cette dépendance se cache une question brutale, presque indécente :

De quoi vivez-vous ?

On ne la pose pas ainsi. On demande : « Que faites-vous dans la vie ? »

La formule semble anodine. Elle ne l’est pas. Elle classe. Elle situe. Elle hiérarchise.


La position dans la production structure la société

La société se structure d’abord selon la place occupée dans l’organisation du travail… Ce que l’on traduit, dans un langage plus administratif, par catégorie socioprofessionnelle : cadres, professions intermédiaires, artisans, commerçants, chefs d’entreprise, agriculteurs, ouvriers, employés.

Derrière ces mots un peu secs se cache une réalité simple : certains décident, d’autres exécutent, certains possèdent, d’autres vendent leur temps.

La position dans la structure productive détermine le degré d’autonomie, la stabilité de l’emploi, les responsabilités et l’exposition aux risques.

Les catégories socioprofessionnelles regroupent des individus occupant des positions comparables dans l’organisation du travail : profession exercée, statut, niveau de qualification, position hiérarchique, secteur d’activité.

Avant même de connaître le revenu, cette position permet d’anticiper des contraintes, des marges de manœuvre, des possibles.

Laissez-moi vous parler de Claire et Nabil.

Claire est cadre dans une entreprise d’ingénierie. Elle encadre une équipe, prend des décisions, organise le travail. Elle tranche.

Nabil est employé dans la grande distribution. Il applique des consignes définies par d’autres. Il ajuste.

Ce ne sont pas seulement deux métiers différents. Ce sont deux places différentes dans l’architecture invisible du travail : autonomie décisionnelle pour l’une, exécution pour l’autre.

La hiérarchie commence ici. Elle est discrète. Mais elle est solide.


Le revenu traduit monétairement cette position

Le revenu est la traduction monétaire de la position occupée dans la structure productive.

Il existe des différences de salaires, mais aussi de sources de revenus : revenus du travail, revenus du capital, et transferts sociaux. Ces derniers correspondent à une situation partielle ou totale en dehors de l’emploi — retraite, chômage, maladie.

Le revenu structure concrètement l’existence : le logement possible, la capacité d’épargne, la résistance aux imprévus, les degrés de liberté…

Un écart de revenu n’est pas qu’un écart chiffré. C’est un écart de sécurité. Un écart d’horizon.

Celui qui dispose d’un revenu élevé peut attendre. Il peut négocier. Il peut refuser.

Refuser un emploi. Refuser une pression. Refuser un silence.

Celui qui vit sous contrainte financière dispose de moins de marges de manœuvre. Il accepte davantage. Non par choix. Mais par nécessité.

Claire perçoit 4 500 euros nets par mois. Nabil perçoit 1 600 euros.

Claire peut épargner régulièrement. Elle va au restaurant avec ses amis, se rend au spectacle, et maintient un certain niveau de consommation sans déséquilibrer son budget. Un imprévu de 1 000 euros ne bouleverse pas son équilibre.

Pour Nabil, cette même dépense peut entraîner un découvert bancaire. Un mois d’angoisse.

Ils vivent dans la même ville. Ils ont le même âge.

Mais ils ne vivent pas dans le même monde de contraintes.


Le patrimoine pérennise l’inégalité

Le patrimoine prolonge et renforce les inégalités issues du revenu.

Le patrimoine comprend l’ensemble des actifs possédés : terrains, logements, livrets d’épargne, assurances-vie, obligations, actions…

Il protège contre les aléas, facilite l’accès au crédit, peut générer des revenus complémentaires, et peut être transmis.

Le patrimoine inscrit une différence de revenu dans la durée. Il la stabilise. 

Avec ses 4 500 euros par mois, Claire a pu rapidement acheter son logement. Elle en est désormais propriétaire. Elle ne paie plus ni loyer, ni crédit.

Chaque mois, ce qu’elle ne verse plus à un bailleur reste pour elle. Cela devient épargne. Puis investissement.

Elle envisage d’ailleurs d’emprunter pour acquérir un appartement supplémentaire qu’elle louerait. Le capital appelle le capital.

Nabil est locataire et n’a pas d’épargne significative. Chaque mois, son loyer s’évapore vers le patrimoine d’un autre.

À revenu équivalent, celui qui possède son logement accumule progressivement un capital. Celui qui paie un loyer finance celui d’autrui.

Et lorsque le patrimoine se transmet, par héritage, l’inégalité devient intergénérationnelle. Elle ne concerne plus seulement une trajectoire. Mais une lignée.


Ces critères économiques produisent des groupes sociaux durables

La catégorie socioprofessionnelle, le revenu et le patrimoine ne produisent pas seulement des écarts individuels : ils organisent des groupes sociaux relativement stables.

Les individus occupant des positions comparables ont des niveaux de vie proches, des contraintes similaires, des perspectives comparables, des réseaux sociaux souvent convergents.

La société ne se réduit pas à une simple échelle verticale. Elle est composée de mondes qui coexistent. Parfois se croisent. Rarement se confondent.

Claire fréquente majoritairement des collègues cadres. Son ami l’est d’ailleurs lui aussi. Ils ne sont pas officiellement conjoint, mais l’homogamie n’est pas loin. Ils discutent mobilité professionnelle, investissement, choix scolaires.

Nabil fréquente majoritairement des collègues employés. Les discussions portent davantage sur la stabilité de l’emploi, les horaires, le coût de la vie.

Ce ne sont pas seulement des individus isolés sur une échelle. Ce sont des groupes vivant des réalités différentes. Des habitudes différentes. Des inquiétudes différentes.


Conclusion

Nous avons commencé par la place dans la production. Puis nous avons observé le revenu. Puis le patrimoine.

La position productive conditionne le revenu. Le revenu conditionne l’accumulation. L’accumulation conditionne la transmission.

Mais la structure sociale n’est pas uniquement le produit de forces économiques.

Le genre, l’origine sociale, les lieux de résidence, les discriminations, s’articulent avec ces mécanismes économiques.

L’économie structure. Elle ne suffit pas à tout expliquer.


Je suis Birdy Doc.

J’ai vu les structures sociales évoluer. Changer de vocabulaire. Changer de costumes.

Mais au fond, la question demeure la même: quel est votre degré de liberté ?

Liberté de refuser. Liberté d’attendre. Liberté de choisir.

Car derrière les catégories, les revenus, les patrimoines… il y a toujours cela.

Un peu plus de marge. Ou un peu moins.

Et parfois, toute une vie tient à cet écart.


* Faut arriver à la placer, celle-là. La glèbe était le sol que devait cultiver les serfs et auquel ils étaient attachés. 

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