Les fondations économiques de la hiérarchie sociale moderne
Je suis Birdy Doc.
J’ai traversé des siècles où l’on mourait pour un
roi... ou pour un morceau de pain... et me voici dans un monde où l’on s’endette
trente ans pour un studio de vingt-cinq mètres carrés avec vue sur un mur
de béton.
Autrefois, on se battait pour une terre.
Aujourd’hui, on signe pour un taux.
Les formes du pouvoir changent.
Les discours aussi.
Mais une chose demeure : la dépendance matérielle.
Et derrière cette dépendance se cache une
question simple et brutale, presque indécente :
De quoi vivez-vous ?
On ne la pose jamais ainsi.
On demande : « Que faites-vous dans la vie ? »
La formule semble polie.
Elle est classificatoire.
Je ne sais pas si le mot (classificatoire) est académique... Et même s'il existe. Mais
l’intention, elle, est précise.
Le sociologue Erving Goffman, dans La mise en
scène de la vie quotidienne (1959), explique que toute interaction est une
scène : nous cherchons à "situer" l’autre pour ajuster notre
comportement comme un élève ajuste son comportement devant un professeur.
Et la profession est un raccourci commode pour
situer l'autre... Pour le classer.
Elle informe immédiatement sur un statut probable, un revenu supposé, une
manière d’être.
Pierre Bourdieu, dans La Distinction (1979), postulait, un peu dans la même logique, que la profession est un marqueur central de position sociale. Autrement dit, la profession renseigne sur position que l'on occupe dans la structure sociale voire même sur la classe sociale. Elle signale ainsi un niveau de revenu probable, mais aussi un style de vie, un univers de goûts et de fréquentations.
Bourdieu ne regardait pas les gens : il
regardait les structures derrière les gens.
Il pensait que les préférences, les manières
d'être, les goûts étaient, plus que des choix individuels, socialement situé...
Le reflet des groupes sociaux dans lesquels on évolue.
Tout ceci pour vous dire que lorsque l’on vous
demande ce que vous faites, on cherche aussi à savoir combien vous gagnez... et,
plus discrètement encore, quelle place vous occupez dans la hiérarchie.
Car le revenu n’est jamais isolé.
Il dépend d’une position.
Et cette position renvoie à une catégorie socioprofessionnelle.
Mais lorsque nous situons quelqu’un par son
métier, nous anticipons plus qu’un salaire.
Nous anticipons aussi, mais peut-être avec moins de précision, un patrimoine.
Dire « médecin », « directeur financier » ou «
ouvrier intérimaire » ne renvoie pas seulement à un revenu probable.
Cela suggère une capacité différente
d’accumulation. Une probabilité différente d’accès à la propriété. Une possibilité inégale de transmission intergénérationnelle (l'héritage).
Les écarts les plus profonds ne se lisent pas
toujours sur la fiche de paie.
Ils se lisent dans ce qui s’accumule... Dans ce qui se conserve... Dans ce qui se transmet.
Parmi les critères qui permettent de comprendre la structure sociale moderne, il y a ceux du monde économique...
Avant le prestige.
Avant la reconnaissance.
Avant même le pouvoir politique.
Il y a l’économie...
Peut-être est-ce une lubie de ma part, que de commencer
par le monde économique, ou un choix mais je pense que depuis la première
révolution industrielle l’économie ne fait pas que produire.
Elle classe.
Elle ordonne.
Elle hiérarchise.
Le revenu
Et le revenu est la forme première de la
hiérarchie de e monde économique. Le revenu "inégalise" les situations individuelles et
structure objectivement l’existence :
le logement possible,
l’école fréquentée,
les vacances envisageables (ou non),
la capacité d’épargne,
la manière d’affronter un imprévu.
Deux individus peuvent habiter la même ville,
avoir le même âge, la même situation familiale,
Ils ne vivent pas nécessairement dans le même monde... Un écart de revenu n’est pas qu’une différence
comptable. C’est une différence de sécurité. Une différence d’autonomie. Une différence de liberté.
Celui qui dispose d’un revenu confortable peut
négocier.
Il peut attendre.
Il peut refuser.
Celui qui vit sous contrainte financière accepte
davantage... Et pas par choix.
La hiérarchie commence souvent là d'ailleurs : dans le pouvoir de dire non.
Le patrimoine
Le revenu organise le présent.
Le patrimoine organise l’avenir.
Et parfois même l’après-vie.
un appartement,
une maison,
un terrain,
une épargne,
une assurance-vie,
des actions ou obligations.
Le patrimoine distingue ceux qui dépendent
exclusivement de leur travail
de ceux qui disposent d’un capital accumulé.
Deux personnes peuvent percevoir le même revenu
mensuel.
Si l’une possède son logement et l’autre paie un loyer, leurs trajectoires
divergeront.
Et puis, le patrimoine génère des revenus qui
viennent s'additionner à ceux du travail ou de la retraite.
Le patrimoine protège.
Il facilite l’accès au crédit.
Il finance les études.
Il permet la prise de risque.
Et puis, le patrimoine se transmet.
Les inégalités cessent alors d’être celles d’une
vie. Elles deviennent intergénérationnelles.
Certains commencent leur existence adulte avec un
apport. D’autres commencent avec des dettes.
L’héritage n’est pas seulement une affaire
notariale. C’est un rouage important de la mécanique sociale.
La catégorie
socioprofessionnelle
Les revenus ne tombent pas du ciel.
Le patrimoine, parfois, peut en descendre... du Ciel... quand certains y montent... définitivement.
Mais pour la plupart d’entre nous, revenus et
patrimoine dépendent de la place occupée dans la structure productive, donc de
la catégorie socioprofessionnelle.
Cadres.
Professions intermédiaires.
Employés.
Ouvriers.
Indépendants.
Agriculteurs.
Ces catégories correspondent à des qualifications
différentes, des degrés d’autonomie variables, des stabilités d’emploi
contrastées.
Elles organisent des positions relativement
stables.
Et ces positions sont hiérarchisées.
Certaines catégories disposent en moyenne de
revenus plus élevés, d’une plus grande autonomie décisionnelle, d’une capacité
accrue d’accumulation patrimoniale.
D’autres sont plus exposées à la précarité, aux
revenus instables, aux risques professionnels.
La catégorie socioprofessionnelle fonctionne
comme une matrice :
elle influence le revenu,
conditionne l’épargne,
oriente les trajectoires de vie.
Mais la catégorie socioprofessionnelle est un étrange animal.
On pourrait me reprocher de l’avoir placé du côté économique de
ma réflexion sur la structure sociale… Avec le revenu, avec le patrimoine. C’est un choix de ma part. Ne m’en voulez
pas.
Je considère qu’elle appartient au monde du
travail, donc à l’économie.
Mais je suis conscient qu’elle déborde l’économie
: elle distribue du prestige et des réseaux. Elle est le pont entre l’argent, la
reconnaissance et le pouvoir.
Certaines professions sont spontanément écoutées.
On leur accorde de la crédibilité.
On les associe à la réussite.
D’autres, pourtant indispensables, sont moins
valorisées symboliquement.
La hiérarchie économique se double alors d’une
hiérarchie symbolique.
Les critères économiques et la structure sociale
Revenu, patrimoine catégories professionnelles, ces critères font plus que hiérarchiser les individus les uns par rapport aux autres. Ils organisent aussi des regroupements relativement stables.
Vivre avec un revenu modeste, intermédiaire ou élevé n’implique pas seulement un montant différent.
Cela implique :
- un type de logement,
- un rapport différent à la consommation,
- une capacité variable d’épargne,
- une exposition inégale aux imprévus.
Ainsi, le revenu ne distribue pas seulement des écarts individuels qui permettrait d'établir une chaine verticale d'individus allant du plus pauvres au plus riche. Il concentre les individus dans des groupes homogènes de conditions d’existence comparables... Et en cela, il structure la société.
Le patrimoine, lui aussi, structure.
Il sépare ceux qui disposent d’un capital accumulé de ceux qui dépendent exclusivement de leur travail. Posséder un logement, des placements ou des biens transmissibles n’a pas seulement un effet financier. Cela modifie le rapport au risque, au crédit, à l’avenir. Cela crée une frontière durable entre le groupe de ceux qui ont un excellent bon filet de sécurité, le groupe de ceux qui ont un très bon filet... jusqu'au groupe de ceux qui n’en ont pas.
Quant à la catégorie socioprofessionnelle, c'est encore plus simple, elle
organise les individus selon leur place dans la structure productive (du groupe des ouvriers jusqu'à celui des cadres).
Concrètement, les catégories socioprofessionnelles sont construites à partir de plusieurs critères :
- la profession exercée,
- le statut d’emploi (salarié, indépendant),
- le niveau de qualification,
- la position hiérarchique,
- le secteur d’activité.
On ne classe pas les individus au hasard. On les regroupe selon leur place dans l’organisation du travail.
Ainsi, un cadre supérieur, un ingénieur ou un
directeur sont rassemblés parce qu’ils partagent en moyenne :
- un haut niveau de qualification,
- une autonomie importante,
- des responsabilités décisionnelles,
- et souvent des revenus plus élevés.
À l’inverse, les ouvriers sont regroupés parce
qu’ils occupent des emplois d’exécution, avec une autonomie plus faible et une
exposition plus forte aux risques professionnels.
Ces catégories ne signifient pas que tous les individus qui les composent sont identiques. Mais elles signifient qu’ils occupent des positions comparables dans la structure productive.
C’est ainsi que la société se structure : non seulement par des écarts de richesse, mais par des regroupements durables de positions.
Conclusion
Nous avons insisté sur les fondations économiques
: revenu, patrimoine, catégorie socioprofessionnelle.
Mais la hiérarchie sociale ne se réduit pas à ces
mécanismes.
Le sexe, l’origine sociale, le territoire de
résidence, l’appartenance ethnique... et parfois religieuse... interviennent
également.
Et ces dimensions ne s’ajoutent pas simplement
aux inégalités économiques.
Elles s’articulent avec elles.
Une discrimination peut affecter une trajectoire
professionnelle.
Un revenu peut être conditionné par le genre.
Un patrimoine peut être plus difficile à constituer selon l’origine sociale.
Autrement dit :
L’économie structure.
Mais elle n’épuise pas la complexité du monde social.
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