Justice sociale : quatre manières de découper le gâteau pour s'écharper en société
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| Les mendiants, Brueghel l'Ancien, 1568. |
Il y a des mots qui se promènent dans les débats publics avec l’assurance des gens qui n’ont jamais été contredits. Justice sociale est de ceux-là. On l’invoque avec gravité, on le brandit dans les discours, on le sert tiède à la fin des programmes électoraux, entre la baisse des impôts et la défense de la veuve, de l’orphelin, du commerce local et du patrimoine bâti.
Mais dès qu’on demande ce qu’est, au juste, une société juste, les certitudes toussotent.
Car enfin, qu’est-ce qu’une société juste ?
Une société où chacun garde ce qu’il a gagné ?
Ou une société où l’on réduit les écarts ?
Une société où l’on aide d’abord les plus faibles ?
Ou une société où l’on cherche avant tout le plus grand bien-être collectif ? ... Ce qui peut impliquer qu'on laisse sur le bord de la route les plus faibles
Le malheur, ou l’intérêt de la chose, c’est qu’il n’existe pas une réponse unique. Il existe plusieurs conceptions de la justice sociale. Et (dans le cadre du programme de SES) on en présente généralement quatre : l’utilitarisme, le libertarisme, l’égalitarisme libéral et l’égalitarisme strict.
Pour éviter de disséquer les idées à mains nues jusqu’à l’étourdissement, le plus simple est de les comparer avec le même exemple.
Imaginons une petite société avec quatre personnes.
Lina a un revenu très faible.
Noé vit modestement.
Sarah vit correctement.
Victor est très riche.
L’État doit décider s’il met en place un impôt pour financer une aide, une école meilleure, des soins, ou un soutien aux plus pauvres.
Les quatre conceptions de la justice sociale ne répondront pas de la même façon.
L’utilitarisme : ce qui compte, c’est le bien-être total
Auteur repère : Jeremy Bentham.
L’utilitarisme juge une société à ses conséquences globales. Une société est dite juste si elle permet de maximiser le bien-être total.
L’idée est simple, du moins en apparence : on regarde la somme des satisfactions individuelles, des avantages, du bien-être produit par une décision. Une sorte petite comptabilité du bonheur... avec des colonnes moins propres qu’elles n’en ont l’air.
Ce qui est juste, c’est ce qui augmente le plus ce total.
Dans notre exemple, un utilitariste peut dire ceci :
Prendre un peu à Victor ne changera pas énormément sa vie. En revanche, donner davantage à Lina ou améliorer l’accès aux soins, à l’école ou au logement pour les plus modestes peut beaucoup augmenter leur bien-être. Donc une redistribution peut être juste, non pas parce que l’égalité serait une valeur sacrée, mais parce qu’elle augmente le bien-être global.
Mais attention : l’utilitarisme ne dit pas automatiquement qu’il faut toujours réduire les inégalités... Si réduire les inégalités réduit le bien-être global... Le jugement est utilitariste, pas moral.
Une question devient alors décisive : quelles seront les conséquences réelles de la politique menée ?
Si l’on taxe légèrement les plus riches et que cela permet de financer efficacement des lunettes, des soins ou une meilleure école pour les plus modestes, le bien-être global peut augmenter.
Mais si les plus riches réduisent fortement leur activité, investissent moins ou quittent le territoire pour échapper à l’impôt, les recettes fiscales peuvent diminuer. Et si les recettes fiscales diminuent, le financement des lunettes, de l’école ou des aides devient lui aussi plus fragile. Dans ce cas, la politique qui semblait généreuse au départ peut, au final, produire moins de bien-être que prévu.
Autrement dit, pour l’utilitarisme... et les utilitaristes... l’important n’est pas l’égalité en elle-même, mais le résultat final pour l’ensemble de la société.
Le libertarisme : une société juste est d’abord une société libre... Et l'impôt, ce n'est pas la liberté.
Auteur repère : Friedrich Hayek.
Le libertarisme part d’une autre idée : ce qui compte d’abord, ce n’est pas le bien-être total, ni même la réduction des écarts, mais la liberté individuelle, en particulier la liberté de disposer de soi-même et de ses biens. Dans cette famille d’idées, le percepteur (celui qui prélève les impôts) n’a jamais très bonne réputation.
Dans la perspective libertarienne, une société juste est une société où les droits individuels sont respectés, notamment le droit de propriété.
Victor est riche ? Très bien, dira le libertarien, tant que sa richesse a été acquise sans vol ni fraude et dans le cadre d’échanges libres. Ce qu’il possède lui appartient. L’État n’a pas à prendre une partie de ses revenus pour les redistribuer à d’autres, sauf dans des fonctions très limitées comme la sécurité, la justice, la défense.
Dans notre exemple, le libertarien dira donc souvent : aider Lina est peut-être moralement généreux, mais ce n’est pas à l’État de le faire par la contrainte fiscale. Si Victor veut l’aider, il peut faire un don. Mais on ne doit pas l’y forcer.
Pour ces penseurs, la liberté n’est pas seulement un principe moral : elle est aussi une incitation à l’effort. Le fait de pouvoir garder le fruit de son travail, de son épargne, de son invention ou de sa prise de risque encouragerait le dépassement de soi, l’investissement, l’innovation et l’esprit d’entreprise.
À l’inverse, une redistribution importante et surtout un prélèvement jugé trop lourd seraient vus comme des freins : pourquoi travailler davantage, entreprendre, économiser ou prendre des risques si une part trop importante du gain est ensuite prélevée ?
Le libertarisme accepte donc des inégalités parfois très fortes, à condition qu’elles résultent de choix libres, de contrats libres et du respect du droit de propriété.
L’égalitarisme libéral : oui aux libertés, mais pas à une compétition truquée
Auteur repère : John Rawls.
L’égalitarisme libéral essaie de tenir ensemble deux idées... ce qui est déjà trop pour un animateur de CNEWS.
il faut garantir à tous des libertés fondamentales égales : par exemple la liberté d’expression, la liberté de conscience et de religion, la liberté de vote, la liberté d’association, l’égalité devant la justice, ou encore la protection contre l’arbitraire ;
mais une société n’est pas juste si les positions sociales (les places dans la société) ne sont ouvertes seulement qu'en théorie et verrouillées en pratique par la naissance, l’argent, le quartier, les réseaux ou le capital culturel.
Autrement dit, il ne suffit pas d’écrire dans la loi que tout le monde peut réussir. Il faut encore que chacun ait une chance réelle d’y parvenir.
L’égalitarisme libéral défend donc une société où les inégalités peuvent exister, mais à deux conditions.
D’abord, les règles du jeu doivent être équitables : l’accès aux études, aux emplois, aux concours, aux responsabilités ne doit pas dépendre principalement de l’origine sociale, du sexe, du handicap ou du lieu de naissance.
Ensuite, les inégalités ne sont acceptables que si elles améliorent la situation des plus défavorisés. Par exemple, si des entrepreneurs, des investisseurs ou des cadres gagnent davantage, cette inégalité ne peut être jugée acceptable que si, en contrepartie, les plus modestes vivent réellement mieux qu’ils ne vivraient dans un système plus égalitaire : davantage d’emplois, de meilleurs salaires, plus d’investissements utiles, ou encore des recettes publiques qui permettent de financer l’école, les soins ou les transports.
Autrement dit, le simple fait que les riches soient riches ne suffit pas : encore faut-il que cette inégalité profite effectivement aux plus défavorisés.
Voilà ce qui distingue cette approche des deux précédentes :
elle n’est pas hostile à toute inégalité ;
mais elle refuse l’idée que n’importe quelle inégalité serait juste au seul motif qu’elle existe ou qu’elle résulte du marché.
Dans notre exemple, l’égalitarisme libéral peut accepter que Victor gagne davantage que Lina, mais seulement si la société garantit vraiment à Lina des libertés, une école digne de ce nom, un accès réel aux études, aux soins et à la mobilité sociale. Autrement dit, Lina ne doit pas être condamnée à rester à sa place de départ : elle doit avoir une chance réelle de rattraper Victor, voire d’accéder un jour à une position sociale comparable à la sienne. Et si des inégalités subsistent, elles ne sont acceptables que si les institutions sont organisées de telle sorte que les plus défavorisés y gagnent aussi.
Je prends un exemple concret... Un médecin peut être mieux payé qu’un autre métier sans que ce soit forcément injuste. Mais cela devient plus difficile à défendre si seuls les enfants des familles favorisées ont réellement les moyens de faire médecine. Une inégalité de revenu peut être jugée acceptable ; une inégalité de départ qui condamne certains à rester en bas de l’échelle le sera beaucoup moins.
L’égalitarisme strict : une société juste doit réduire au maximum les écarts
Auteur repère : Karl Marx.
L’égalitarisme strict est la position la plus exigeante à l’égard de l’égalité.
Ici, on considère qu’une société vraiment juste doit tendre vers une forte égalité des situations. Le but n’est pas seulement de réduire les écarts pour la beauté du principe : il est surtout d’améliorer concrètement les conditions matérielles d’existence des plus défavorisés, de sorte que personne ne manque du nécessaire pour vivre sa vie dignement.
Les écarts de revenus, de patrimoine, de conditions de vie ou de pouvoir doivent donc être réduits le plus possible, parce que, dans cette logique, ils finissent presque toujours par produire de la domination, de la reproduction intergénératyionnelle de la domination, de la dépendance et de la reproduction de la dépendance... et une fausse liberté... Une liberté de façade.
Et puis, ils traduisent souvent le fait que la richesse des uns repose sur le travail exploité des autres... voire même sur l'existence d'une pauvreté, d'un chômage, nécessaires à la domination des plus riches.
Alors pourquoi une fausse liberté ? Parce qu’entre quelqu’un qui a tout et quelqu’un qui manque de tout, la liberté juridique ne suffit pas. Quelle liberté a réellement celui qui n’a pas un sou, ou pas de toit ? Avoir le droit de faire quelque chose n’a pas le même sens quand on a de l’argent, du temps, des relations, une bonne santé et des ressources, que lorsqu’on n’a rien de tout cela.
L’égalitarisme strict pense donc qu’une société trop inégalitaire ne peut pas être vraiment juste, même si la loi dit que tout le monde est libre.
Dans notre exemple, cette conception poussera vers une redistribution beaucoup plus forte. Elle cherchera à rapprocher fortement la situation de Lina, Noé, Sarah et Victor, mais surtout à améliorer nettement la vie matérielle de Lina et de Noé : mieux se loger, mieux se nourrir, mieux se soigner, mieux étudier. Elle se méfiera d’écarts de richesse trop importants, parce qu’ils signalent souvent qu’une minorité s’approprie une part excessive de la richesse produite collectivement... Une part excessive du gâteau.
Ce qu’il faut bien comprendre
Ces quatre conceptions sont des idéaux-types. Cela signifie qu’elles simplifient, ces quatre conceptions, la réalité pour aider à penser : ce sont des cartes, pas le territoire.
Dans la vraie vie, les sociétés démocratiques mélangent souvent plusieurs logiques.
Elles protègent la liberté et la propriété privée.
Elles redistribuent une partie des richesses.
Elles essaient, au moins en principe, de garantir l’égalité des droits.
Elles cherchent aussi parfois à corriger les inégalités de départ par l’école, la santé, les bourses et autres aides sociales, ou la lutte contre les discriminations.
Autrement dit, aucun pays réel ne se laisse ranger parfaitement dans une seule case.
Alors comment retenir tout cela ? Essayez de mémoriser ce qui suit...
L’utilitarisme demande : quelle décision augmente le plus le bien-être total ?
Le libertarisme demande : les libertés individuelles et la propriété sont-elles respectées ?
L’égalitarisme libéral demande : les libertés sont-elles garanties, l’égalité des chances est-elle assurée, et les inégalités profitent-elles aussi aux plus défavorisés ?
L’égalitarisme strict demande : les écarts entre les individus ont-ils été réduits le plus possible ?
Quatre conceptions de la justice sociale...
Et voilà pourquoi les débats sur les impôts, les aides sociales, l’école, les quotas, les services publics ou les salaires ne finissent jamais dans le calme et la tisane camomille verveine.
Elles opposent, au fond, des conceptions différentes de ce que les individus considèrent comme juste pour une société.
Et c’est pour cela qu’il faut les étudier : non pour apprendre un catéchisme de plus, mais pour comprendre pourquoi, dès qu’il faut partager les richesses, les hommes deviennent soudain très bavards et rarement d’accord.



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