Acte III – Les Acteurs environnementaux Entrent en Scène (partie 1)
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| Les lobbies de la chambre des communes au Royaume-Uni (1886) |
À force de traverser les
siècles, j’ai vu tant de gouvernements, d’entreprises et de citoyens s’agiter
sur ce théâtre qu’on appelle « sauver la planète »… un titre ambitieux, certes,
mais comme je le soufflais un jour à Jean-Jacques Rousseau, ce promeneur
solitaire qui avait déjà compris que les désirs humains risquaient de dépasser
les ressources qu’offre la nature, l’humanité adore les grandes idées, mais
rechigne toujours à sortir la pelle pour creuser les fondations.
Alors, dressons donc le tableau ...
1. Les pouvoirs publics – ceux qui décident… ou
décident de ne pas décider
Démarrons par le haut: les pouvoirs publics.
J’ai vu passer des rois, des empereurs, des républiques, des technocrates, des
ministres éphémères et des présidents qui juraient leurs grands dieux que «
cette fois-ci, c’est la bonne, on va agir pour l’environnement ».
Les pouvoirs publics ont trois
missions claires :
- mettre en place des
politiques environnementales,
- contrôler leur application,
- informer et sensibiliser
les citoyens (et parfois les éduquer, coucou l’Éducation nationale).
Sur le papier, c’est limpide.
Dans la réalité… je dirais que c’est une sorte de valse hésitation : un pas en
avant, deux pas en arrière, trois coups d’œil vers les sondages.
Parce que, pour être à la tête
des pouvoirs publics, et contrairement
aux chercheurs, il faut être élus ou être réélus.
Et rien n’est plus volatil qu’un électeur confronté à une taxe écologique.
La taxe carbone (2008-2009)
Permettez-moi de rappeler un
épisode que j’ai vécu en direct, caché derrière une plante verte dans un bureau
ministériel.
En 2009, la France s’apprête à
instaurer une taxe carbone ambitieuse.
L’idée est appuyée par de nombreux économistes de premier plan, et même par un
rapport (Quinet 2008), qui recommandait un prix du carbone élevé pour réduire
les émissions.
Mais voilà : le Conseil constitutionnel annule la mesure en décembre 2009, notamment parce
que de nombreuses exemptions rendaient la taxe inéquitable.
Et pourquoi ces exemptions
existaient-elles ?
Parce que divers secteurs économiques (transport routier, agriculture,
industrie lourde...) avaient exercé une pression intense pour être exclus du
dispositif... Pressions reconnues par plusieurs responsables politiques de l’époque.
Résultat ?
La taxe carbone, qui aurait pu amorcer une baisse structurelle des émissions dans les années 2010, n’a finalement pas été appliquée.
La France a ensuite pris un retard important dans ses objectifs climatiques.
Et dix ans plus tard, une tentative d’augmentation de la contribution carbone déclenchera une crise sociale majeure (les Gilets
jaunes, 2018).
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| E. Macron abandonne la taxe carbone devant la pression des gilets jaunes (vidéo) |
Comme me l'a dit ce jour-là un conseiller ministériel mécontent : « Nous allons pouvoir prouver une vérité fondamentale : rien ne pollue autant que les décisions que l’on ne prend pas. »
Et cet exemple illustre un
problème récurrent… Un système de problème même :
- Le budget. En France, les dépenses dédiées à l’environnement représentent environ 40 milliards d’euros, soit près de 2,5 % du budget de l’État (PLF 2024). Important, certes, mais très limité face aux enjeux.
- La pression de l’opinion. Les mesures écologiques sont souvent impopulaires : taxe carbone, interdictions, normes… L’électeur aime l’environnement, mais de préférence quand ça ne touche ni son portefeuille, ni sa voiture, ni son chauffage.
- Les influences multiples (détaillées par la suite). Les pouvoirs publics doivent composer avec :
- les lobbies économiques,
- les ONG,
- les citoyens,
- les impératifs budgétaires,
- les échéances électorales.
La politique environnementale,
c’est un peu comme tenter de tricoter avec trois personnes qui tirent sur la
pelote dans des directions opposées.
Et pourtant…
Malgré ces limites, les pouvoirs publics jouent un rôle absolument central : sans réglementation, les émissions explosent, sans normes, les entreprises ne changent pas, sans investissements publics, aucune transition énergétique n’est possible, sans arbitrage démocratique, aucune mesure n’est légitime.
L’État n’est donc pas l’ennemi
: il est la clé. Mais une clé qui hésite souvent à tourner.
Et moi, du haut de mes siècles, je me surprends parfois à penser : « L’histoire se répète, toujours. Chaque fois qu’un gouvernement n’agit pas assez vite… c’est la planète qui envoie le rappel. »
2. Les entreprises: entre innovations lumineuses et
catastrophes industrielles
Ah, les entreprises.
Je les ai vues naître dans les brasseries médiévales, grandir dans les
filatures du XIXᵉ siècle, puis devenir ces monstres tentaculaires du XXIᵉ
siècle, capables du meilleur… comme du pire.
Elles sont responsables d’une
part importante des émissions, des pollutions, de l’épuisement des ressources. Mais elles peuvent aussi être des moteurs d’innovation, capables de transformer
des secteurs entiers lorsque la volonté … ou la nécessité … s’en mêle.
Alors pour vous éclairer, je vous propose deux histoires vraies : une qui donne envie de jeter son chapeau de médecin de la peste dans une cuve de désespoir et une qui redonne foi en l’ingéniosité humaine.
Volkswagen (2015)
En 2015, l’Agence américaine de protection de l’environnement découvre que Volkswagen a installé dans 11 millions de véhicules un logiciel truqueur permettant de fausser les tests d’émissions polluantes.
En laboratoire : voiture propre.
Sur la route : émissions d’oxydes d’azote jusqu’à 40 fois supérieures aux limites légales (EPA, 2015).
| Un point sur le scandale Volkswagen (vidéo) |
Les conséquences ?
- tromperie massive des consommateurs,
- pollution atmosphérique aggravée,
- poursuites judiciaires,
- près de 30 milliards d’euros de pénalités et d’indemnisations.
Et lorsque j’ai vu cela, je n’ai pas pu m’empêcher de dire à un ingénieur de la marque : « Vous venez d’inventer la voiture Schrödinger : propre dans la boîte, toxique dehors. Félicitations. »
Interface Inc (1994)
Faisons maintenant un détour dans les
années 1990. À l’époque, la société Interface Inc., un géant américain de la moquette
modulaire, est exactement ce que vous imaginez : un gouffre énergétique, une
montagne de déchets, et une bonne odeur de solvants.
Mais voilà qu’en 1994, son PDG Ray
Anderson lit The Ecology of Commerce de Paul Hawken.
Et il a une révélation … authentique, presque mystique : il décide que son
entreprise deviendra la première entreprise industrielle “zéro impact”.
Et il le fait. Et il le fait Vraiment.
Résultats mesurés :
- réduction des émissions de
gaz à effet de serre de plus de 96 %,
- réduction de la
consommation d’énergie,
- création de moquettes
recyclées à partir de filets de pêche récupérés dans les océans,
- division drastique des
déchets,
- bénéfices économiques en
hausse.
Ray Anderson me disait, lors d’un congrès où j’étais venu me réchauffer les doigts sur un café tiède : « L’écologie n’est pas un coût. C’est une opportunité. »
Ces deux histoires montrent
ceci : Les entreprises ne sont ni anges ni démons.
Elles réagissent :
- aux régulations,
- aux incitations
économiques,
- à la pression des
consommateurs,
- et parfois aux convictions
sincères de leurs dirigeants.
Elles peuvent :
- accélérer la transition
écologique (Interface),
- ou la saboter pour
préserver des parts de marché (Volkswagen).
3. Les ONG: les vigies de la planète… héroïques mais pas infaillibles
Les ONG environnementales…
Je les ai vues naître au XIXᵉ siècle, grandir au XXᵉ, et se battre au XXIᵉ
comme des hydres aux mille bras : un pour la sensibilisation, un pour le
plaidoyer, un pour l’action directe, et un autre pour répondre aux journalistes
pas toujours libres de leurs propos qui demandent : « Vous n’êtes pas un peu
extrémistes, parfois ? »
Ces organisations jouent un rôle essentiel : alerter, sensibiliser, enquêter, mobiliser, influencer les politiques publiques.
Elles sont souvent les premières à voir un problème, et les dernières à renoncer. Mais comme toute force humaine, elles produisent le meilleur… et parfois le moins bon.
Campagne de Greenpeace 1995
1995... Je me souviens très bien de
cette année.
J’étais en Écosse, sur un quai battu par le vent, et je voyais au large une
plateforme pétrolière hors d’usage : la Brent Spar.
Hors d’usage, c’est pourquoi Shell voulait l’immerger dans l’Atlantique. Une
solution « simple », peu coûteuse, très « rationalité économique ».
Greenpeace, elle, y voit un
risque écologique et un précédent dangereux.
Que fait l’ONG ?
Elle monte une campagne internationale spectaculaire :
- occupation de la
plateforme,
- mobilisation de l’opinion,
- pression sur les
gouvernements européens,
- boycott massif des
stations Shell en Allemagne.
Résultat: en juin 1995, Shell
renonce à l’immersion et démantèle la plateforme à terre, bien plus proprement.
L’affaire entraîne ensuite des changements de règles internationales
sur le traitement des structures pétrolières.
J’étais là, sur le quai écossais, et j’ai soufflé à un militant frigorifié : « Quand une ONG réussit à faire plier l’une des plus grandes compagnies pétrolières du monde… c’est qu’elle pèse plus lourd qu’elle n’en a l’air. »
Le WWF (2018)
Mais nul n’est parfait et parce que nul n’est parfait, pas même les ONG les plus respectées, voici un exemple qui a fait grincer des dents.
En 2018, le WWF (vous le voyez
avec son petit panda ?) publie son rapport Living Planet Index,
dans lequel apparaît l’affirmation choc : « 60 % des populations de vertébrés
ont disparu depuis 1970. »
Problème : ce chiffre, 60%, n’indiquait pas normalement que “60 % des animaux ont disparu”, mais que l’abondance moyenne de nombreuses populations a chuté… ce qui est très problématique mais aussi très différent.
Plusieurs scientifiques ont critiqué la formulation trop simplifiée et potentiellement trompeuse. Le WWF a reconnu
par la suite la nécessité d’expliquer plus clairement l’indicateur.
Il ne s’agirait pas d’un
mensonge volontaire, mais d’une communication maladroite : trop choc, trop rapide, trop généralisée.
Cet exemple du WWF pour illustrer le paradoxe des ONG. Les ONG sont essentielles :
- elles enquêtent où les
États ne vont pas,
- elles alertent quand les
entreprises se taisent,
- elles mobilisent quand les
citoyens s’essoufflent,
- elles font pression là où
les politiques hésitent.
Mais leur plus grande faiblesse est structurelle : elles dépendent de l’attention médiatique. Et cette dépendance conduit parfois à :
- des actions “coup de
poing”,
- des messages simplifiés,
- une mobilisation intense
mais courte.
Comme je le répète aux
militants que je rencontre depuis des décennies :
« La planète n’a pas besoin de cris. Elle a besoin d’endurance. Mais pour être
entendu, il faut souvent crier. C’est ça, votre tragédie. »




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