Sexe, origine et structure sociale : degrés de liberté et inégalités
Les multiples facteurs de structuration et de hiérarchisation de l’espace social (partie 3)
Sylvie Kimissa, 50 ans, et Rachel Kéké, 47 ans, à
Chevilly-Larue (Val-de-Marne), le 28 mai 2021. (M. Poussier pour le Magazine du
Monde, 3 juin 2021). |
La structure sociale intègre aussi les inégalités entre femmes et hommes et les effets liés à l’origine ethnique ou migratoire
Nous avons disséqué les mécanismes économiques. Les diplômes. Les territoires. Les âges. Des chiffres. Des colonnes. Des écarts mesurables.
Elle se glisse aussi dans les corps. Dans les prénoms.
Dans les attentes murmurées à voix basse.
Deux dimensions restent. Plus sensibles... Plus inflammables. Mais solidement documentées.
Être femme ou être homme. Être perçu comme « d’ici »… ou pas tout à fait.
Ces critères ne remplacent pas les précédents. Ils s’y incrustent. Ils s’y accrochent. Ils les colorent.
Les inégalités entre femmes et hommes organisent des différenciations persistantes
En France, les femmes perçoivent en moyenne un revenu salarial inférieur d’environ 22 % à celui des hommes dans le secteur privé.
Derrière ce pourcentage, il y a des vies. Des carrières plus lentes. Des promotions différées. Des choix contraints.
Une part s’explique par :
- davantage de temps partiel féminin,
- une concentration dans des secteurs moins rémunérés,
- des interruptions de carrière liées à la maternité
Mais même à temps de travail et caractéristiques comparables, un écart demeure. Un reste. Un différentiel têtu malgré les progrès du droit.
Et ces inégalités entre femmes et hommes structurent notamment :
- l’accès aux positions de pouvoir. En 2020, environ 20 % des maires élus en France étaient des femmes. Huit maires sur dix restent des hommes. Les lois sur la parité ont ouvert des portes. Mais la clé du bureau du maire est encore majoritairement masculine.
- les carrières professionnelles. Les femmes sont surreprésentées dans les métiers du soin et de l’éducation. Les hommes dominent davantage les métiers techniques et les fonctions dirigeantes. Ce n’est pas un simple goût personnel qui organise cette distribution. C’est une histoire de normes, d’attentes, d’encouragements différenciés.
- la division du travail domestique. Les enquêtes emploi du temps indiquent qu’en moyenne les femmes consacrent environ 3 h 20 par jour aux tâches domestiques et parentales, contre environ 2 heures pour les hommes. Une heure et vingt minutes. Chaque jour. Additionnez. Multipliez. Projetez sur vingt ans.
- l’exposition aux violences. Chaque année, autour de 100 à 120 femmes sont tuées par leur conjoint ou ex‑conjoint. En 2024, 138 victimes d’homicides conjugaux ont été recensées, dont 107 femmes. Les chiffres sont froids. Mais ils dessinent une asymétrie. Et comprenez qu'ils ne découvrent que les homicides, pas toutes les violences.
Si l’on observe l’accès au pouvoir, les carrières, le travail domestique — et même les violences — la répartition n’est pas aléatoire.
Dès l’enfance, les encouragements ne sont pas les mêmes. On apprend à certaines à prendre soin. À d’autres à prendre le contrôle. On valorise chez les uns l’affirmation. Chez les autres la discrétion.
Concernant les violences, la sociologie ne parle pas de nature. Elle parle de normes. Certaines formes de virilité valorisent la domination, la maîtrise, la force. Elles s’apprennent. Elles se transmettent... Et elles peuvent se déconstruire.
Le sexe devient ainsi un principe d’organisation sociale.
Une femme cadre n’habite pas tout à fait le même monde professionnel qu’un homme cadre. Un homme ouvrier n’est pas attendu de la même manière qu’une femme ouvrière.
Les positions se combinent. Elles s’additionnent parfois. Elles se heurtent aussi.
Mais un autre critère entre en jeu. Plus discret parfois. Tout aussi structurant. Et, curieusement, largement absent des programmes officiels de l’Éducation nationale lorsqu’il s’agit d’analyser la structure sociale : l’origine migratoire... et la manière dont cette origine est perçue par les autres (autrement dit, il ne s’agit pas seulement de l’histoire familiale ou du pays de naissance. Il s’agit aussi du regard social porté sur un prénom, un accent, une couleur de peau, un nom de famille).
L’origine migratoire et le regard social associé
La statistique publique française ne classe pas les individus selon la « race ». Le terme a été écarté du droit — et, disons-le, ce n’est pas un recul mais une précaution salutaire face aux dérives historiques que ce mot a pu porter.
Elle distingue plutôt :
- les personnes nées en France de parents nés en France
- les immigrés
- les descendants d’immigrés
Les trajectoires ne sont pas homogènes. Elles varient selon l’origine géographique.
Les écarts d’accès à l’emploi ou au logement apparaissent en moyenne plus marqués pour les personnes perçues comme issues d’une immigration extra‑européenne que pour celles issues d’une immigration intra‑européenne.
Des travaux du Défenseur des droits montrent que les personnes perçues comme originaires du Maghreb ou d’Afrique subsaharienne déclarent davantage de discriminations à l’embauche. Des études de testing indiquent qu’à diplôme équivalent, un prénom peut suffire à modifier la probabilité d’obtenir un entretien.
Un prénom. Quelques syllabes. Et déjà une trajectoire légèrement décalée.
Cela ne signifie pas que l’origine détermine tout. Mais elle peut peser. Modifier les probabilités. Rendre certaines portes plus lourdes à pousser.
L’origine perçue peut influencer :
- l’accès à l’emploi
- l’accès au logement
- certaines interactions institutionnelles
- la manière d’être regardé
Comme pour le sexe, il ne s’agit pas d’essentialiser. Il s’agit d’observer.
La structure sociale n’est pas qu’une hiérarchie de revenus. Elle organise aussi la répartition du pouvoir, du temps, de la sécurité, de l’exposition aux risques. Elle distribue des charges invisibles (comme le travail domestique) et des vulnérabilités très concrètes (comme les discriminations ou les violences). Elle touche à la reconnaissance, certes. Mais elle touche surtout aux conditions matérielles d’existence et aux probabilités de trajectoire... Aux chances de vie.
Conclusion
La société ne repose pas sur un principe unique. Elle est un tissage. Un entrelacs de critères économiques, scolaires, territoriaux, démographiques. Mais aussi de rapports entre femmes et hommes. Et de rapports liés à l’origine.
Chaque dimension peut amplifier les autres. Chaque position peut devenir plus lourde ou plus légère selon la combinaison.
Au fond, la question reste la même. Celle que j'avais posée initialement: "De quoi vivez-vous ?"
Mais elle s'enrichit d'un "comment" ou d'un "dans quelles conditions" : Sous quel regard ? Avec quelles marges ? Avec quelles portes ouvertes… ou déjà entrouvertes ?
Je suis Birdy Doc.
J’ai vu la naissances des champs à enclosures. Puis des usines. Puis des open spaces.
Les murs changent. Les contrats changent. Les mots changent.
La structure, elle, se transforme. Elle ne disparaît pas. Elle se recompose. Elle ajuste ses formes...
Mais elle continue d’organiser les places.
Et derrière ces places, il y a des degrés de liberté.
Liberté de refuser. Liberté d’attendre. Liberté de partir. Liberté de dire non.
Certains disposent d’un horizon large. D’autres avancent dans un couloir plus étroit.
La structure sociale ne dit pas tout d’une vie. Mais elle en trace les marges.
Et souvent, toute une trajectoire se joue dans l’épaisseur — plus ou moins grande — de ces degrés de liberté.


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