Bela Balassa, ou l’art délicat de ne pas s’unir d’un seul coup

 

Les étapes de l'intégration économique (www.pedagogie.ac-nice.fr)


Dans les discussions politiques, on aime les grands mots nets. L’indépendance. La souveraineté. L’union. La fédération. Cela sonne bien, cela tient dans un slogan, cela permet de froncer le sourcil à la télévision avec une gravité de notaire contrarié. Le problème, c’est que la réalité historique travaille rarement par blocs aussi propres. Entre le pays qui décide seul de tout et l’ensemble politique totalement unifié, il existe une vaste gamme de situations intermédiaires.

C’est précisément ce que Bela Balassa a cherché à éclairer.

Économiste d’origine hongroise, Balassa propose au début des années 1960 une typologie devenue classique des degrés d’intégration économique. Son idée est simple, et même élégante — ce qui, en économie, mérite d’être salué comme un événement. Les pays ne passent pas soudainement de l’isolement à l’union complète. Ils peuvent avancer par étapes, chacune ajoutant un niveau supplémentaire de mise en commun.

Autrement dit : l’intégration n’est pas un interrupteur. C’est un curseur.

Balassa distingue ainsi plusieurs formes successives. Chacune reprend les éléments de la précédente, tout en y ajoutant de nouveaux mécanismes.

Bela Balassa (1928-1991)


Premier degré : la zone de libre-échange.

À ce stade, les pays membres décident de supprimer entre eux les principaux obstacles au commerce, notamment les droits de douane et les restrictions quantitatives. Les marchandises circulent donc plus librement à l’intérieur de la zone. L’objectif est clair : faciliter les échanges, élargir les débouchés, accroître la concurrence, permettre aux producteurs de vendre sur un espace plus vaste.

Mais attention : il ne s’agit pas encore d’une politique commerciale commune. Chaque État conserve sa propre politique vis-à-vis des pays extérieurs à la zone. Il peut taxer davantage ici, protéger davantage là, négocier ses propres conditions d’entrée. En somme, les partenaires s’ouvrent les uns aux autres, mais ils ne parlent pas encore d’une seule voix au reste du monde.

C’est une première entorse à la souveraineté économique absolue, mais une entorse encore limitée. On accepte de mieux commercer ensemble, sans renoncer entièrement à conduire seul sa politique commerciale extérieure.


Deuxième degré : l’union douanière.

Elle conserve la libre circulation interne des marchandises, mais elle ajoute un élément décisif : un tarif extérieur commun. Cette fois, les pays membres ne se contentent plus d’abaisser entre eux les barrières ; ils s’accordent aussi sur la manière de traiter les produits venus de l’extérieur.

Pourquoi est-ce important ? Parce que sans cela, le système devient poreux. Si un produit étranger peut entrer très facilement par le pays le moins protecteur, puis circuler librement dans toute la zone, les autres pays voient leur politique douanière contournée. L’union douanière corrige ce problème. Elle suppose donc un degré supplémentaire de coordination et une perte plus nette d’autonomie dans la politique commerciale.

On n’est déjà plus seulement dans le bon voisinage commercial. On commence à bâtir une frontière économique commune.


Troisième degré : le marché commun.

Ici, l’intégration franchit un seuil beaucoup plus intéressant. Il ne s’agit plus seulement de laisser circuler les biens. Il faut aussi permettre la circulation des facteurs de production, c’est-à-dire principalement le travail et le capital.

L’idée, économiquement, est assez simple. Si une ressource est plus utile, plus productive ou mieux rémunérée dans un endroit que dans un autre, il faut pouvoir la déplacer. Des travailleurs peuvent aller là où la demande de travail est plus forte. Des capitaux peuvent aller là où l’investissement est plus rentable. À l’échelle d’un espace intégré, cela doit permettre une allocation plus efficace des ressources.

Le marché devient alors plus qu’un espace d’échange de marchandises. Il devient un espace économique plus profond, dans lequel circulent non seulement les produits, mais aussi une partie des moyens de produire.

C’est déjà un changement considérable. Car dès lors qu’on autorise cette mobilité, on ne touche plus seulement aux flux commerciaux ; on modifie les conditions mêmes de la production, de l’emploi, de l’investissement et de la concurrence entre territoires.


Quatrième degré : l’union économique.

À ce stade, un constat s’impose : si les échanges sont plus libres, si le marché devient plus vaste, si les capitaux et le travail circulent davantage, alors les différences de règles nationales peuvent produire des déséquilibres importants. Les pays membres sont donc amenés à rapprocher, harmoniser ou coordonner davantage leurs politiques économiques.

Cela peut concerner les règles de concurrence, certaines normes, certaines politiques sectorielles, certains encadrements budgétaires, certaines formes d’aide publique, ou plus largement les grands instruments de pilotage économique. L’intégration cesse d’être seulement commerciale. Elle devient institutionnelle.

C’est ici que beaucoup de projets d’intégration deviennent politiquement plus sensibles. Supprimer un droit de douane est une chose ; accepter qu’une part croissante des règles économiques ne soit plus décidée seul en est une autre. On quitte le domaine relativement technique du commerce pour entrer dans la zone inflammable des choix collectifs.


Cinquième degré : l’intégration économique complète.

Ici, l’harmonisation va très loin. Les grandes politiques économiques sont largement unifiées, et les autorités communes disposent d’un rôle décisif dans leur conduite. On n’est plus simplement dans la coordination souple entre gouvernements ; on s’approche d’un ensemble où les économies nationales sont en grande partie fondues dans une architecture commune.

Dans beaucoup de présentations contemporaines, on préfère détailler ce moment en distinguant, à l’intérieur de cette dynamique, l’union monétaire — c’est-à-dire l’existence d’une monnaie commune et d’une politique monétaire commune — puis, au-delà, des formes plus poussées d’union économique et politique. Cette manière de présenter les choses est pédagogiquement utile, mais il faut garder en tête que, dans la typologie classique de Balassa, le dernier terme est bien celui d’une intégration économique poussée jusqu’à une forme d’unification plus avancée que l'union monétaire.


Ce qu’il faut retenir

La force de Balassa est d’avoir montré que l’intégration économique n’est ni un miracle, ni une fusion instantanée, ni un tout ou rien. C’est un processus graduel, dans lequel les États choisissent jusqu’où ils acceptent d’ouvrir leurs marchés, de partager leurs règles et de coordonner leurs politiques.

Plus on monte dans cette typologie, plus les gains potentiels d’efficacité, de taille de marché et de coordination augmentent. Mais plus la question politique devient brûlante : que reste-t-il de la liberté de décision nationale au fur et à mesure que l’intégration progresse ?

Voilà tout l’intérêt de la démarche.

Balassa ne nous dit pas seulement comment classer des accords économiques. Il nous oblige à comprendre qu’entre l’indépendance jalouse et l’union totale, il existe toute une série de compromis, de renoncements partiels, d’arrangements institutionnels et de degrés de souveraineté partagée.

Autrement dit : il remplace les grands mots par une échelle. Et une échelle,  cela oblige à regarder précisément où l’on met les pieds.



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