L’État seul ou la fédération : deux manières d’organiser la puissance
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| Faut-il s'allier ou rester indépendant ? |
Il existe,
pour parler vite, deux rêves contraires en politique.
Le premier
est celui de la souveraineté solitaire. Un pays chez lui. Un État qui
décide seul de ses lois, de ses frontières, de sa monnaie, de ses impôts, de
ses alliances, de ses querelles et de ses imprudences. L’idée a de quoi
séduire. Elle flatte une vieille passion humaine : celle de n’obéir qu’à soi-même,
ou du moins d’en avoir l’illusion honorable. Dans cette configuration, nul
besoin de négocier chaque norme, chaque budget, chaque règle commerciale avec
des partenaires qui ont l’élégance rare des gens convaincus que leur intérêt
particulier coïncide miraculeusement avec l’intérêt général.
L’État
souverain présente un avantage évident : il maîtrise, en principe,
l’ensemble des grands instruments de décision. Il peut fixer ses priorités,
protéger certains secteurs, ouvrir ou fermer ses frontières commerciales,
conduire sa politique budgétaire, choisir sa monnaie ou sa banque centrale,
définir ses normes, et arbitrer seul entre efficacité économique, justice
sociale et stabilité politique. Il peut aussi aller vite. C’est une vertu qu’on
célèbre beaucoup dans les discours, surtout chez ceux qui n’ont jamais vu un
ministère travailler.
Mais cette
solitude a un prix.
Car un État
isolé, surtout s’il est de taille modeste, ne dispose pas toujours d’un marché
intérieur suffisant, d’une puissance financière suffisante, d’une base
productive suffisante ou d’un poids diplomatique suffisant pour peser
durablement dans les grands rapports de force du monde. Il est libre, certes.
Libre de décider seul. Mais aussi libre de subir seul les chocs extérieurs, les
dépendances commerciales, les variations monétaires, les pénuries stratégiques,
les pressions de ses créanciers, les humeurs des marchés, et l’amabilité
proverbiale des grandes puissances lorsqu’elles défendent leurs intérêts.
La
souveraineté intégrale est donc un pouvoir réel, mais un pouvoir qui peut se
révéler étroit. Elle donne la main sur les instruments ; elle ne garantit pas
la force nécessaire pour les faire produire tous leurs effets. On peut posséder
seul les clefs de sa maison et découvrir, un soir de tempête, que la maison est
bien petite, que la toiture prend l’eau, et que le voisin, lui, possède le
barrage, le grenier et la route.
À l’autre
extrémité, il existe un second modèle : la fédération.
Cette fois,
plusieurs entités politiques acceptent de se lier dans un ensemble plus vaste,
régi par des institutions communes. On n’est plus dans la simple coopération
entre gouvernements polis, ni dans l’alliance provisoire conclue entre deux
sommets diplomatiques et trois poignées de main. On entre dans un ordre
politique plus structuré : une Constitution, un pouvoir commun, une hiérarchie
des normes, une répartition des compétences, des institutions permanentes, et
généralement un budget commun d’une autre ampleur que les caisses d’une simple
organisation internationale.
Dans une
fédération, tout n’est donc plus décidé au même niveau. Certaines compétences
relèvent du pouvoir central ; d’autres restent attribuées aux entités fédérées.
Le principe n’est pas l’effacement pur et simple des territoires composant
l’ensemble, mais le partage de la souveraineté. C’est une mécanique plus
subtile qu’il n’y paraît. Elle suppose qu’on accepte de perdre une part
d’autonomie locale pour gagner en cohérence collective, en stabilité
institutionnelle, en taille critique et en capacité d’action.
L’exemple le
plus parlant est celui des États-Unis. Le pays n’est pas une
juxtaposition administrative de provinces obéissantes ; c’est une fédération.
Le pouvoir y est réparti entre le niveau fédéral et les États fédérés. La
Constitution des États-Unis organise ce partage, et le dixième amendement rappelle
que les pouvoirs non délégués au gouvernement fédéral, et non interdits aux
États, sont réservés aux États ou au peuple. Autrement dit : l’union existe,
mais elle n’absorbe pas tout. Elle encadre, elle arbitre, elle unifie certains
domaines essentiels ; elle ne transforme pas pour autant chaque État en simple
bureau local d’une administration centrale affamée de formulaires.
Il faut
toutefois se garder d’une simplification commode. Dire des États-Unis qu’ils
formeraient naturellement “une seule et même nation” serait une formule un peu
paresseuse. Ce qui est certain, c’est qu’ils constituent une fédération
politique ancienne et puissante, dotée d’institutions communes solides,
d’un gouvernement fédéral, d’une banque centrale, d’un marché intérieur
intégré, et d’une capacité de décision à grande échelle. Cette construction a
contribué à faire émerger une identité politique commune, sans abolir les
différences régionales, sociales, historiques ni culturelles. Une fédération
n’est pas l’absence de diversité ; c’est une manière de l’organiser sans
laisser l’ensemble se dissoudre.
Les
avantages d’un système fédéral sont considérables. La taille du marché facilite
les échanges. L’existence d’institutions communes réduit certains coûts de
coordination. Un droit commun et des règles communes peuvent accroître la
lisibilité pour les ménages, les entreprises et les investisseurs. Un budget
fédéral permet, selon les cas, de financer des politiques d’envergure, de
mutualiser certaines dépenses, ou d’amortir des chocs qui frapperaient plus
durement une entité laissée à elle-même. On gagne aussi en poids stratégique :
il est plus facile de négocier, de produire, d’innover, de se défendre ou
d’investir lorsqu’on n’est plus seul.
Mais ici
encore, le tableau n’a rien d’idyllique.
Car la
fédération suppose de supporter des désaccords permanents sur la répartition
des compétences, sur les transferts financiers, sur les priorités budgétaires,
sur les solidarités jugées légitimes, sur les règles communes et sur la
frontière toujours disputée entre ce qui doit être décidé au centre et ce qui
doit demeurer local. La puissance collective s’achète au prix de débats
incessants, d’arbitrages parfois laborieux, et d’une frustration régulière des
territoires qui estiment donner trop, recevoir trop peu, ou être gouvernés par
des gens dont ils ne partagent ni l’accent, ni les mœurs, ni les obsessions.
Nous avons
donc, en somme, deux pôles.
D’un côté,
l’État pleinement souverain, maître de ses instruments, jaloux de son
autonomie, exposé aussi à la solitude de ses limites. De l’autre, la
fédération, plus vaste, plus robuste, plus intégrée, mais fondée sur un partage
de souveraineté qui oblige chacun à renoncer à une partie de sa liberté de
décision immédiate.
Le problème,
évidemment, est que le monde réel aime médiocrement les oppositions trop
propres.
Les pays ne
sont pas condamnés à choisir entre l’isolement majestueux et la fusion
politique complète. Entre ces deux extrêmes, il existe toute une série de
formules intermédiaires : accords commerciaux, unions douanières, marchés
communs, coordinations économiques, unions monétaires. Bref : tout un nuancier
de l’intégration, allant de la simple ouverture réciproque à la quasi-union.
C’est
précisément ce que l’économiste Bela Balassa a cherché à penser : non
pas les deux extrêmes, que tout le monde aperçoit à peu près, mais les degrés
intermédiaires par lesquels plusieurs pays peuvent rapprocher leurs
économies sans devenir immédiatement un seul État.
Et c’est là
que les choses deviennent intéressantes.
Parce
qu’entre la solitude souveraine et la fédération, il n’y a pas le vide. Il y a
toute l’histoire compliquée des intégrations incomplètes.
Birdy Doc



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