Les rouages obscurs de l'ordre économique



Je m’appelle Birdy Doc.
Et lorsque je repense à ma deuxième rencontre avec Max Weber, il m’arrive de sourire :
avec le recul, le sentiment qui m’habitait ressemblait étrangement à celui de Neo dans Matrix, juste avant que Morpheus ne lui révèle que le monde n’était pas exactement… le monde.

À cette époque, je sortais des usines théoriques de Marx comme on sort d’un long tunnel : couvert de suie, certain d’avoir compris la mécanique sociale, persuadé que la structure binaire des bourgeois et des prolétaires expliquait tout.
Je me rendais donc chez Weber avec ces certitudes encore chaudes, presque collées à la peau, mû simplement par le désir de confronter mes croyances aux intellectuels de mon temps.

Et puis je suis entré dans son bureau.
Un bureau silencieux, poussiéreux, qui sentait le café refroidi et la plume qui a trop servi.
Weber n’a pas levé la voix ; il n’en avait jamais besoin.
Il parlait avec une lenteur méthodique, une sorte de précision horlogère qui vous décale la réalité d’un millimètre, puis d’un autre, puis d’un autre encore.

Et soudain, j’ai éprouvé ce trouble particulier — cette appréhension que l’on ressent lorsqu’on pressent que ce que l’on croit savoir pourrait basculer.
C’est seulement plus tard que j’ai compris :
j’avais eu, moi aussi, mon petit moment « pilule rouge ».

Weber n’était pas Morpheus, bien sûr.
Mais il avait ce talent discret : celui d’ouvrir une porte que l’on ne savait pas encore vouloir franchir.

Weber n’était pas Marx et encore moins marxiste. Il faut dire que le monde de Weber n’est plus celui des Révolutions industrielles du XIXème siècle. On est au début du XXème.
Les forges font moins de bruit, et les bureaux beaucoup plus.
Les ouvriers côtoient les secrétaires, les chefs d’atelier, les ingénieurs, les fonctionnaires.
La société s’est fragmentée… non plus en deux classes, mais en une multitude d’étages économiques.

Weber me dit, en traçant un schéma sur un carnet :
« Birdy, imaginez… pour commencer… un immeuble.
En bas, ceux qui vendent leur travail pour un salaire de misère. Un peu comme chez Marx si vous voulez…
Mais au-dessus d’eux, il y a ceux qui les encadrent et plus haut, ceux qui encadrent ceux qui encadrent. Et plus haut encore ceux qui les dirigent…
Et tout en haut, ceux dont l’argent travaille à leur place. 5 niveaux… 5 niveaux dans cet exemple, Birdy, parce que le monde économique réel est encore plus stratifié.
Mais voilà l’ordre économique moderne : une architecture de positions. »

Je pensai aussitôt à Benoît Delaunay,
un industriel lyonnais au prénom de pape que j’avais connu dans les années 1900.
Fils d’un mécanicien, il avait bâti son usine de pièces automobiles et possédait désormais des capitaux et employait des salariés.
Un homme au sommet de la pyramide économique.

Benoît Delaunay ? (1)

Weber m’avait soufflé :
« Lui, Birdy, appartient à la classe qui détient les moyens de production.
Ses chances économiques sont élevées : il possède, il investit, il commande, il gagne beaucoup. »

Plus bas dans l’immeuble social, il y avait Norbert Maret, ajusteur dans l’usine.
Un ouvrier qualifié, fier de son savoir-faire.
Il gagnait bien sa vie — il gagnait mieux que les manœuvres, pas autant que les ingénieurs.
Son savoir déterminait sa valeur. Ce savoir, en des termes récent, était son capital humain.

Au premier plan, Norbert Maret (?)

Weber avait noté, d’un ton neutre :
« Celui-là ne possède rien, sinon sa compétence.
Mais elle lui donne un pouvoir : celui de rester utile.
Il est dépendant, mais non substituable. Il a plus de chances économiques qu’un ouvrier non qualifié »

Et puis, il y avait Veronica Deschamps, dactylographe à Paris.
Robe repassée, posture droite, mains rapides sur les touches.
Pas de suie, pas de bruit d’usine — mais un salaire modeste, et une stabilité précieuse.
Elle appartenait à ce nouveau monde du tertiaire, ni pauvre ni riche, ni dominée comme pouvaient l’être certaines ouvrières des industries textiles ni dominante comme pouvaient l’être… comme pouvait l’être heu… peu de femmes, à la réflexion, à cette époque dans ce monde économique.

Veronica Deschamps (?)

Weber m’avait dit, en observant son portrait :
« Voilà la modernité, Birdy. Un emploi salarié, une petite sécurité, et la promesse d’une ascension. »

Et enfin, Isabelle Nodin, modiste à Lille. Deux apprenties, quelques clientes bourgeoises, un atelier propre. Indépendante, certes, mais fragile : un hiver sans commandes, et tout s’écroule.

À gauche : Isabelle Nodin (?) essayant ses chapeaux

Weber nota sur un coin de table :
« Celle-là vit entre deux mondes. Petite propriétaire sans capital, libre sans garantie. Elle n’est ni bourgeoise ni prolétaire. »

Chez Marx, la société était une forteresse à deux tours ennemies. Chez Weber, c’est un immeuble à plusieurs étages, où l’on monte, où l’on descend, où l’on espère.

« Birdy, » me lança Weber, « l’économie ne crée pas seulement des riches et des pauvres. Elle crée des positions, des chances, des destins probables. Les hommes se déplacent, mais rarement sans effort. »

Et moi, dans mon carnet de cuir, j’écrivis :
« Les classes selon Weber : des positions, non des camps. Le monde n’est plus un champ de bataille, mais un échiquier de vies. »

Il avait développé un concept : die lebenschancen… Les chances de vie. Dans la sphère économique, elles correspondaient aux probabilités d’obtenir des revenus, un emploi, un patrimoine. Et Weber classait les individus dans la structure sociale en fonctions de ces chances.

Avant de partir, Weber posa sa main sur son carnet et conclut : « Souviens-toi, Birdy : ce que les hommes appellent destin n’est souvent qu’une probabilité sociale. »

Et dans la pénombre de son bureau, je crus entendre le tic-tac du monde moderne… régulier, rationnel, et pourtant si inégal dans ses battements.

En refermant mon carnet, un scrupule me chatouilla l’esprit, comme une poussière oubliée dans un engrenage.
Cet immeuble à cinq étages que Weber m’avait dessiné… c’était clair, propre, rangé !
Trop rangé, peut-être.

Car à bien y réfléchir, l’édifice se révèle plein d’annexes, de mezzanines, de soupentes sociales auxquelles je n’avais pas prêté attention.
Des escaliers dérobés où l’on monte sans argent, des couloirs où l’on redescend malgré la fortune,
et des pièces dont la clef n’est ni un revenu, ni un patrimoine : seulement un regard, une réputation, un éclat de considération.

Les chances de vie ne se limitent pas à la paie du samedi.
Elles se ramifient, se compliquent, se glissent dans des dimensions où l’or pèse moins lourd que l’honneur.

Et c’est alors que je compris :
l’immeuble économique n’était que l’aile gauche d’un palais bien plus vaste.
Un palais où se dresse un autre bâtiment, moins visible, plus capricieux —
l’immeuble social du prestige.

(1) Louis Renault

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