Back to the void
Vous êtes toujours là.
Vous qui avez frappé à ma porte, il y a… combien déjà ?
Quelques heures, quelques épisodes, ou quelques siècles ?
Le temps, lorsqu’on parle de la société, finit toujours par perdre sa
ponctualité… Et l’immortalité ne conserve pas les neurones.
Vous n’avez pas bougé.
Pas un mot, pas un soupir… Enfin, j’espère.
Même pas un aller-retour aux latrines… ce qui, convenons-en, demeure la plus
belle preuve d’amitié philosophique qu’un être humain puisse offrir.
Vous êtes resté là, assis dans ce vieux fauteuil
qui grince,
à m’écouter disserter sur Marx et Weber, sur Polanyi et Aghion, sur Madison
aussi, et tous les autres... sur les classes, les ordres, les machines, les productions, la croissance et
les illusions.
Et maintenant, vous me regardez d’un air à la fois doux et épuisé, comme quelqu’un qui a survécu à un long voyage sans avoir quitté la pièce.
Je souris. Je le dis... parce que, avec mon masque...
Vous semblez m’interroger du regard... comme si vous attendiez enfin que je dise
ce que moi, j’avais compris de tout cela.
Ah… quelle question.
Je croyais partir d’un problème d’économiste, et me voilà, sans prévenir, arrivé chez les sociologues.
Je voulais comprendre comment on produit et comment on produit plus. Et j’ai découvert qu’il fallait d’abord comprendre pour qui et pour quoi.
L’économie m’a conduit à la structure sociale, et la structure sociale m’a ramené à la politique.
Trois sphères.
Trois rouages d’un même engrenage.
Quand l’un ralentit, les deux autres grincent.
Quand l’un s’emballe, tout l’édifice tremble.
J’ai vu que l’économie n’est pas qu’affaire de
chiffres, mais de visages, de mains, de destins.
Que la richesse n’est pas un nombre, mais un rapport entre les hommes.
Et que le pouvoir est soit la mise en scène de la légitimité, soit un outil de
domination.
J’ai compris aussi que la société ne repose pas
tant sur la justice que sur la croyance obstinée qu’elle pourrait l’être un jour... Juste.
Et là, Marx et Weber se rejoignent, à leur manière : l’un cherche la cause profonde des inégalités, l’autre les formes raffinées qu’elles prennent pour durer.
L’un dissèque le moteur, l’autre écoute son bruit.
Et moi, au milieu, j’essaie de comprendre la machine entière.
Je lève un sourcil interrogateur. Je vous le dis parce que... parce que... Saleté de masque ! Vous saurez que l'immortalité demande de renoncer en partie à la communication non-verbale. Et, soi dit en passant, ça file des torticolis.
Vous hochez la tête, peut-être parce que vous comprenez, ou peut-être par pure élégance sociale... ce que Weber, d’ailleurs, noterait
volontiers.
Laissez-moi reprendre...
Peut-être que nous aimons trop séparer les choses... L’économie d’un côté, le social de l’autre, la politique plus loin.
Comme si l’on pouvait retirer une corde d’un violon sans changer la musique.
Mais le monde, lui, ne connaît pas nos programmes
scolaires ou universitaires.
Il est total, vivant, indocile... holistique, si l’on veut faire chic. La politique est le squelette, l’économie, le sang qui l’anime, et les individus qui composent la société, la chair qui lui donne visage.
On peut les étudier séparément, oui… Mais à la fin, on parle toujours du même corps.
Laissez-moi vous observer à nouveau, fidèle auditeur d’un long monologue.
Vos yeux brillent d’un éclat que je n’avais pas vu au début.
Peut-être parce que vous commencez à comprendre...Ou simplement parce que la lampe vacille.
Vous voyez, l’économie parle de la production
des choses. La sociologie, de la production des liens. Et la politique, de la production des décisions. C'est simplifié mais suffisant pour comprendre:
Trois langages pour décrire le même mouvement : celui des hommes qui essaient de vivre ensemble.
Voilà ce que j’ai appris. Qu’à force de vouloir compartimenter les savoirs, on oublie que tous cherchent à comprendre la même chose : le fragile équilibre entre l’homme, les autres, et la machine du monde. »
Deux mots encore...
Il y aurait encore tant de portes à ouvrir, tant de visages à retrouver. Des penseurs, mais aussi des anonymes...et dans les deux cas souvent des
rêveurs, des femmes et des hommes qui, chacun à leur manière, ont cherché à comprendre cette grande mécanique humaine.
J’y reviendrai. Je continuerai de vous les présenter... Mais pas tout de suite.
Pour l’heure, j’ai besoin de me reposer un peu... de laisser refroidir les engrenages... de remettre un peu d’huile dans la machine à penser.
Alors, ne vous étonnez pas du silence.
Ce n’est pas la fin.
Juste un temps de latence entre deux éclats de connaissances.
À bientôt.



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