La grande transformation


La locomotive sifflait dans la nuit.
Les rails chantaient sous le poids du train, comme s’ils égrenaient les certitudes d’un siècle pressé de croire en son propre progrès.

Je venais de comprendre que les institutions façonnaient la croissance… mais une autre question s’était glissée dans ma tête, comme une vis mal serrée :

Et si ces institutions, elles aussi, n’étaient qu’un choix de société ?


Karl Polanyi

On nous parle du marché, du fait qu’il y a une offre, une demande, et qu’il en découle des prix, comme d’un phénomène naturel; un peu comme la pluie ou la gravité… ou la gueule de bois du dimanche matin.

Mais qu’y a-t-il de “naturel” dans le fait de vendre son temps, de payer pour respirer sous un toit, ou de spéculer sur la nourriture, ou le pétrole… ou les monnaies ?

C’est alors qu’un nom me revint, griffonné dans un vieux carnet :
Karl Polanyi.

Un Hongrois sec comme un banc de bibliothèque, né en 1886 à Vienne, au temps de l’empire austro-hongrois,
exilé à Londres, puis à New York.
Un homme que les tourments du XXᵉ siècle (la crise de 1929, les totalitarismes, la guerre) avaient convaincu que le marché n’était pas seulement une mécanique économique, mais une machine sociale capable de broyer les hommes.

En prétendant s’autoréguler, ce marché avait semé misère, peur, instabilité — autant de failles par lesquelles s’étaient engouffrées les grandes crises politiques du siècle.

Nous nous étions rencontrés dans un salon enfumé de Bloomsbury, au cœur de Londres.
Il ébauchait alors un livre prophétique : La Grande Transformation. Publié plus tard, en 1944.

« Le marché, Birdy, n’est pas tombé du ciel », me dit-il.
« On l’a bâti, pièce par pièce, comme une machine à vapeur,
avec des lois, des croyances… et un peu de peur ».

La peur. Oui.
Peut-être était-ce elle, le carburant secret du capitalisme et de la croissance économique.
La peur de manquer, la peur de descendre l’échelle sociale, la peur d’être exclu du grand banquet de la modernité.

Et je me demandai si, au fond, nous n’en étions pas toujours là.
Si la peur n’était pas encore au service de quelques-uns, savamment entretenue pour faire tourner la machine.

Karl Polanyi (1886-1964)
Karl Polanyi (1886 - 1964)

L’institutionnalisation du marché

Je repensai à ce que Polanyi venait de dire.
Au fond, le marché n’avait pas seulement été construit : il avait été installé.
Enfoui dans nos habitudes, dans nos institutions, dans nos têtes même.

Nous avions fini par vivre comme s’il avait toujours été là.
Comme si vendre, acheter, calculer… étaient des réflexes naturels.
Mais rien de tout cela ne l’était.

Institutionnalisé.

Le marché s’était institutionnalisé.
Il s’était fondu dans les lois, les croyances, les réflexes.
Et la boucle se refermait : nous n’étions pas loin de Weber.

On avait remplacé les dieux par les marchés, les prières par les chiffres,
et les processions…par les files d’attente devant les guichets des magasins de smartphones.

« Birdy, me dit Polanyi, pensif. Autrefois, l’économie était au service de la société.
Mais la société moderne, elle, s’est mise au service de l’économie ».

Et il ajouta, comme un médecin las de diagnostiquer la même maladie :
« Il faudrait simplement retrouver l’ordre naturel des choses : que l’économie serve à nouveau la société, et non l’inverse ».

Je quittai Polanyi au petit matin. La brume de Londres se dissipait, et avec elle, les certitudes d’un siècle.


Back to the présent

Des années ont passé depuis ce salon enfumé de Bloomsbury. Nous ne sommes plus dans les années 30. Nous sommes ici, maintenant.

En 2025. À Paris. Le long du canal Saint-Martin.

Et le marché, lui, n’a pas disparu. Il s’est glissé partout, jusqu’au cœur de nos vies.

Les tentes des sdf le long du canal Saint-Martin

Je passai devant une vitrine immobilière.
9 mètres carrés. A vendre.
200 000 euros. Et c’est vrai.
Une boîte à chaussures pour douze années de salaire au minimum légal.

La société qui permet cela, protège-t-elle la communauté… ou protège-t-elle le marché ?

« Parce que beaucoup de personnes vous répondraient sans y réfléchir, si vous leur faisiez remarquer que 200 000 €, c’est beaucoup pour un placard : “C’est normal, c’est la loi de l’offre et de la demande.” »

Et donc dans les têtes, on a bien institué que le marché est la grande vérité des prix. C’est le marché qui décide des prix et la société qui s’y soumet.

Il nous aurait dit, Polanyi, « Ceci n’a pas toujours été ainsi ».

Je levai les yeux vers les façades de briques du canal, les usines devenues lofts. Chaque cheminée semblait réciter un code, chaque banque un article de loi.

Je suis Birdy Doc, j’ausculte les sociétés. Je ne suis pas là pour juger. Mais pour observer. Et vous faire comprendre le pourquoi des interrogations.

J’avais dit, au fil de nos pérégrinations, que dans le sillage de la croissance il y avait aussi l’éducation, la santé, la longévité. C’est vrai… Mais malgré tout, je ne pouvais m’empêcher de repenser aux leçons de Polanyi. 

Je relus mes notes : La société s’est mise au service de l’économie.
Et, en marge, j’ajoutai : Mais l’économie, elle, s’est mise au service de qui ? Est-ce que je dois me focaliser sur l’amélioration de la santé ou de l’éducation ou est-ce que je dois me rappeler 
de ces 200 000 euros pour 9 mètres carrés, de ces 20 000 euros l’année pour certaines écoles de commerce... des services publics absents de territoires entiers.

Et si ce grand édifice de l’économie n’avait pas été construit pour tous, mais pour ceux qui en tirent le plus grand bénéfice ?

Les lois, les brevets, les banques, les bourses… tout cet échafaudage savant… peut-être n’était-il là que pour garantir la sécurité des uns et la précarité des autres.

Or, cet échafaudage s’était effondré dans la première moitié du 20ème siècle. Et n’est-il pas sur le point de recommencer dans cette première moitié du 21ème ?

Polanyi avait associé ce qu’il appelait « la société de marché » à l’émergence de mouvements politiques anti-libéraux — ce que, sous d’autres formes, nous appellerions aujourd’hui le populisme. »

Je me dis qu’il faudrait peut-être  que tous, nous relisions Polanyi.

Je quittais le canal.

D’autres idées firent echo.
Plus rudes, plus frontales.
Des idées qui ne parlent plus de règles ou d’institutions… mais de rapports de domination et de soumission. 
De rapports entre ceux qui détiennent et qui souvent décident ; et ceux qui subissent.

Des idées signées d’un nom que Polanyi lui même, lisait avec grande prudence…

Karl Marx.


Commentaires

Articles les plus consultés