Le grand emballement

Le bureau d'Angus Maddison (?)

Voici une question d’économiste…

Comment se fait-il que, pendant des siècles et des siècles, la richesse des humains ait si peu changé ?

Les gens ont possédé à peu près les mêmes choses, produit à peu près les mêmes quantités de biens, et suivi à peu près les mêmes rythmes.

L'humanité a labouré, forgé, filé, tondu, semé, moissonné... et recommencé.
Encore.
Encore.
Encore.
Un éternel recommencement, un disque rayé sur la grande platine de l'Histoire.

D'un point de vue strictement économique, réducteur, certes, mais diablement confortable, il n'y a pas de différence fondamentale entre l'efficacité productive d'un paysan du Moyen Âge et celle d'un paysan de l'Antiquité.
Même houe, même serpette ; même sueur, même dos cassé, même prière du soir pour que la récolte tienne.

Pour ce que je viens d’affirmer, L'historien  hurlerait.
L'anthropologue, lui, s'évanouirait.
Mais l'économiste, placide, observe : le forgeron de l'Empire romain ne produit ni fondamentalement plus, ni fondamentalement moins que celui du XIIᵉ siècle.
Même enclume. Même marteau. Même juron à peu de chose près.
Seuls changent les empereurs, les rois et leurs vassaux… et les religions. [1]

Maddison, celui qui compte

Je le sais, parce que mon vieil ami Angus Maddison (paix à son âme et à ses tableaux Excel) a compté...

Angus Maddison (1926–2010)
Angus Maddison (1926–2010)


Naissance d'une obsession

D’ailleurs, que s'est-il passé ?
C’est la modernité économique… avec ses machines et avec son charbon.

Et depuis, nous courons derrière le charbon, puis le pétrole, puis l'électricité, puis le numérique, puis — tenez-vous bien — l’intelligence artificielle.

Et tout ça pour quoi ? Pour produire plus.

C'est ça, la croissance économique : l'augmentation de la richesse produite, mesurée par ce le célèbre sigle à trois lettre, le PIB. Le produit intérieur brut.

Ah, le PIB...
Cette idole moderne qu'on vénère, qu'on consulte, qu'on commente.
« Il monte ! », Alléluia.
« Il baisse ! », Panique générale.
Il est devenu l'humeur du siècle.


La roue du hamster économique

Et pourtant, reconnaissons-le : là où le PIB grimpe durablement, la vie s'améliore souvent. L'espérance de vie, l'éducation, le confort, tout cela pousse dans son sillage… au PIB
Là où il chute, tout s'effondre : les salaires, les emplois, les sourires.

Car derrière la production, il y a l'emploi. Pour produire, il faut des travailleurs
Derrière l'emploi, il y a les revenus.
Derrière le revenu, il y a les dépenses.
Et derrière les dépenses... la production.
Comme un hamster dans sa roue ou un serpent qui se mord la queue.

Et voilà pourquoi les États prient pour la croissance… comme autrefois on priait pour la pluie : sans elle, tout se fane.

Ou c’est ce qu’on croît mais c’est un autre sujet.


La croissance, c’est bien joli, mais elle ne tombe pas du ciel. Elle se fabrique. Elle se génère.

Dans le prochain épisode, il va falloir qu’on fasse un peu d’économie de base. Je rencontrerai André M., menuisier de métier, philosophe malgré lui. Ensemble, nous parlerons du vrai miracle économique : celui qui transforme la sueur, la matière et les idées en nouvelles richesses..

Attention, ça sentira la sciure.


[1] Évidemment, j’exagère.
Les techniques agricoles, les organisations sociales et les cultures matérielles ont bel et bien évolué entre l’Antiquité et le Moyen Âge. Les historiens et anthropologues ont abondamment documenté ces transformations.

Mon propos est strictement économique : malgré ces changements, le revenu moyen par habitant et la productivité globale restent remarquablement stables sur le long terme, jusqu’à la Révolution industrielle, comme l’ont montré les travaux de reconstitution d’Angus Maddison, malgré les incertitudes inhérentes à ce type de données.

En résumé : beaucoup de changements, peu de croissance.

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