Les secrets du menuisier


Photo ThMilherou / Pixabay

J’ai poussé la porte de l’atelier d’André M. comme on entre dans une cathédrale en bois. Odeur de résine tiède, poussière d’or dans la lumière, concerto pour scie circulaire en mineur.

André, tablier usé et regard précis, leva à peine les yeux.
Il traça une ligne droite comme d’autres tracent un destin.

« Tu viens philosopher ou tenir la planche ? » me lança-t-il.
On allait faire un peu des deux. J’apportais la théorie, il fournissait la réalité.

Le capital qui circule et celui qui reste

Ce jour-là, André voulait produire une table, et la finir avant la tombée du jour.
Sur son établi : planches, clous, vis, colle ... tout ce que l’on appellerait, dans la vie ordinaire, des matériaux.
Mais l’économiste, lui, adore complexifier les évidences : il parle de consommations intermédiaires.

Une consommation intermédiaire, c’est ce que l’atelier avale pour que le produit final existe : le bois, la colle, les clous… tout ce qui meurt un peu pour que la table vive.

Et comme si cela ne lui suffisait pas, l’économiste parle encore d’un autre concept : le capital circulant.

“Circulant” parce que ces éléments entrent dans l’entreprise pour en ressortir transformés : le bois devient table, la colle disparaît, le clou s’enfouit.
“Capital” parce qu’ils ont de la valeur... Et surtout parce qu’ils en créent.
Le mot vient de capitalis, ce qui est essentiel en latin.

Une vis, un clou, un morceau de bois : tout cela a de la valeur, et tout cela permettra d’en créer davantage. C’est la magie du capital circulant : il ne dure pas, mais il féconde.

André, lui, déplaça son marteau, son niveau à bulle d’air, ses serre-joints.
Il s’appuya sur les murs de son local, pensif, et caressa sa raboteuse, vénérable relique de son grand-père.

Tout ce matériel forme ce qu’on nomme le capital fixe.
“Fixe”, non parce qu’il est immobile, mais parce qu’il reste : il demeure dans l’atelier, fidèle et patient, témoin du temps qui passe. Il sert, il s’abîme, mais il dure. Une sorte de mémoire matérielle de la production.

Le facteur travail

Mais il manquait encore un ingrédient essentiel à ce petit miracle : André lui-même.
Ses bras, ses yeux, sa patience, sa respiration. Tout ce que l’économiste, par vengeance contre la poésie, appelle le travail.

Travail… un mot trompeur.
Il vient du latin tripalium, un instrument de torture à trois pieux.
On comprend mieux pourquoi les économistes ont voulu lui redonner un peu de noblesse :
aujourd’hui, ils le définissent comme l’effort créateur, la dépense d’énergie humaine qui transforme le monde.

Et dans cet atelier, le monde changeait bel et bien : la matière devenait meuble, l’idée devenait forme. Le tripalium se faisait presque caresse.

Chaque geste d’André était une méthode : mesurer, tracer, scier, râler, ajuster. C’est ce que l’économiste appelle la technique de production (l’art d’associer au mieux le capital et le travail pour produire).

Et l’efficacité de cette association, certains la mesurent à coups d’indicateurs aux noms aussi secs qu’un vieux bois : la productivité globale des facteurs.
C’est moins poétique qu’une odeur de sciure, mais diablement utile pour comprendre pourquoi certains produisent plus que d’autres avec les mêmes outils.

Ricardo dans la sciure

En le regardant, je repensai à un homme que j’avais croisé un soir de brouillard à Londres au début du XIXème siècle : David Ricardo.
Un esprit rigoureux, taillé dans le sérieux britannique, et pourtant capable d’émotion devant un tableau… de chiffres.

Il passait son temps à chercher, dans le grand atelier du monde, quelle part revenait aux bras et quelle part aux outils.

Pour lui, la société entière n’était qu’un vaste chantier :
les uns prêtaient leur force, les autres leurs capitaux, et de cette alliance naissait la valeur.
Il pensait qu’on pouvait comprendre le monde en observant la manière dont se combinaient ces deux forces : le travail et le capital; les bras et les instruments.

Je lui avais fait remarquer qu’il parlait du monde comme d’une scierie géante.
Il avait souri : « Peut-être, Birdy. Mais sans planches ni bras, rien ne tient debout. »

Et c’est vrai : André, sans le savoir, faisait du Ricardo à la scie circulaire. Il combinait le travail, la matière et les outils; et de cette combinaison naissait la valeur.

David Ricardo (1772–1823)
David Ricardo (1772–1823)

La main, la matière et la valeur

La table prit forme. André la caressa du plat de la main, vérifia la courbe, la ponça, puis souffla dessus comme sur un secret d’enfant.

Quand il la vendra plus cher que la somme de ses matériaux, il aura créé de la valeur ajoutée.
La différence entre ce qu’on dépense et ce qu’on obtient : le miracle banal de la production. La création de richesse.

« Et si elle ne se vend pas ? » me demanda André.
Je lui répondais qu’alors, économiquement, elle n’existait pas. Il leva les yeux au ciel, et je ne trouvais rien à ajouter.

L’atelier comme miroir de l'économie

Je m’écartai un peu, observant le ballet des copeaux dans la lumière.
L’atelier d’André, à sa petite échelle, racontait déjà une économie nationale : des milliers d’hommes et de femmes (menuisiers, codeurs, infirmières, boulangers...), tous mobilisant du capital, du travail, des idées et des gestes pour produire un monde un peu plus grand qu’eux.

Et je me dis que, peut-être, une nation n’est qu’un immense atelier, où chacun cherche à transformer ce qu’il a en quelque chose qui vaut davantage.

André me tendit un chiffon :
« Allez, essuie. Qu’tu sois enfin un facteur de production utile. »
Je souris, je frottai, et le bois se mit à briller. Dans la poussière suspendue, je crus voir les mécanismes économiques s’engrener.

La table était terminée, solide, simple, belle. Mais André, lui, ne paraissait pas satisfait.
Son regard glissa vers le tas de planches restantes, et je sus qu’une idée le rongeait déjà : J’entendis ses pensées : et si j’en faisais deux ?

C’est là que commença notre deuxième conversation — celle où il voulut produire plus, et où l’économie de la menuiserie prit une nouvelle dimension... celle de la croissance.

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