Acte VII – Le Prix, ou Quand le Politique Taxe et Fait Payer

 


Il y a des jours où le politique repose le marteau. (voir la politique contraignante de la règlementation)

Non par faiblesse.
Mais par lucidité.

Il a interdit.
Il a contraint.
Il a sanctionné.

Et pourtant, quelque chose résiste encore.

Alors il change de langage. Il cesse de dire : « Tu n’as plus le droit. »

Et commence à dire : « Tu peux… mais cela aura un prix. »


Scène 1 – Quand l’argent devient un langage

Je l’ai vu faire partout, ce glissement presque imperceptible, cette tentation de l'incitation que l'on préfère à la contrainte

Le Politique comprend que tous n’obéissent pas à la peur... Mais presque tous réagissent aux prix.

La taxation environnementale, c’est ce moment où l’État cesse de bloquer les gestes et commence à chercher à les orienter.

Il ne supprime pas le choix... Il le rend plus coûteux.

Polluer devient plus cher. Consommer ce qui abîme devient moins avantageux. Produire sans se soucier du reste du monde pèse soudain sur la facture et le budget de fin de mois..

Ce n’est plus la loi qui parle directement comme avec la règlementation.
C’est le prix.

Et le prix, chacun le comprend, quelle que soit sa langue, son âge ou son idéologie.


Scène 2 – Le pollueur-payeur, ou l’illusion d’une justice simple

L’idée paraît d’une élégance presque mathématique: si une activité provoque des dégâts, alors celui qui en est responsable doit en assumer le coût.

On appelle cela le principe du pollueur-payeur.

Je l’ai vu surgir dans les discours comme une évidence morale : pourquoi la collectivité paierait-elle pour les nuisances de quelques-uns ?

La taxe environnementale fonctionne ainsi : elle ajoute au prix privé un coût que la nature, jusque-là, supportait en silence.

Soigner les maladies liées à la pollution, réparer les dégâts, compenser les pertes agricoles, protéger les écosystèmes… tout cela a un coût.

A bien y regarder, la taxe ne crée pas ce coût. Elle le rend publiquement visible. Elle transforme un dommage invisible en prix sur un ticket de caisse. 


Scène 3 – Inciter plutôt que contraindre

À la différence de la réglementation, la taxation n’interdit pas.

Elle laisse le choix.

Tu peux continuer.
Mais tu paieras.

Tu peux changer.
Et tu paieras moins.

Je l’ai vu fonctionner très concrètement dans les politiques de fiscalité énergétique.

Lorsque certains carburants sont davantage taxés que d’autres, les comportements évoluent, lentement mais sûrement.
Pas par amour de la planète.
Par calcul.

Dans plusieurs pays européens, l’augmentation progressive des taxes sur les carburants les plus polluants a conduit une partie des ménages à réduire certains déplacements, à modifier leurs habitudes, parfois à changer de véhicule quand ils en avaient la possibilité.

Les entreprises aussi font leurs comptes.
Quand l’énergie fossile devient plus chère, investir dans l’efficacité énergétique cesse d’être une lubie écologique et devient une décision rationnelle.

La taxe ne force personne.
Elle crée une pente... Et o
n peut toujours remonter la pente. Mais plus elle est raide, plus l’effort est difficile. 

La taxation parle au calcul individuel (celui que l'économiste aime bien), là où la réglementation parlait à l’obéissance. C'est là, la différence fondamentale.

Et vous l'avez déjà vu cette taxation environnementale... 

Elle se cache déjà dans le carburant, sous le nom disgracieux de "taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques". 

Il y a aussi la taxe générale sur les activités polluantes qui visent les industries qui produisent, emploient... mais aussi salissent et polluent. 

Il y a le célèbre malus CO2 à l'achat d'un véhicule neuf qui transforme les grammes d'émissions en euros biens réels: plus le moteur éructe, plus la facture fait mal. 

Même le ciel est compté désormais. Les billets d'avions incorporent une contribution environnementale... très modeste au regard du mal qu'ils génèrent. On dira que la contribution est symbolique.


Scène 4 – Quand le prix divise

Mais j’ai aussi vu la taxe échouer.

Et pas toujours discrètement. Je vous ai déjà parlé des bonnets rouges et de l'écotaxe.

Décidées dans les salons feutrés des ministères,  les taxes environnementales pensées comme des signaux écologiques peuvent être vécus comme des sanctions sociales.

C'est plutôt simple à comprendre: lorsque le coût du carburant augmente, ceux qui vivent loin de leur travail, ceux qui n’ont pas d’alternative de transport (les ruraux et les péri-urbains), ceux qui dépendent de leur véhicule au quotidien n’ont souvent aucune marge de manœuvre.

Ils ne peuvent pas réduire leurs déplacements.
Ils ne peuvent pas changer immédiatement de voiture.
Ils ne peuvent pas absorber indéfiniment la hausse des prix.

Et en plus, ils sont généralement moins riches que les urbains. 

La taxe devient alors une charge, et non une incitation.

Ce que le décideur voyait comme un levier rationnel est perçu, sur le terrain, comme une injustice.
Non parce que l’objectif environnemental est contesté, mais parce que l’effort demandé n’est pas réparti équitablement. Il est important, ce mot: équitablement.

Et c'est pourquoi on peut voir des politiques de taxation se heurter à des mobilisations massives, à des refus catégoriques, à des reculs politiques spectaculaires.

La taxe et le prix qui en découle incitent, oui.
Mais ils peuvent aussi fracturer.

Quand il pèse toujours plus lourd sur les mêmes, il cesse d’orienter et commence à opposer.


Scène 5 – Quand taxer ne suffit pas

C’est souvent là que le Politique doute.

Il constate que faire payer ne transforme pas tout.
Que certains changements ne naissent pas d’un surcoût, mais d’un accompagnement... Et qu'il faut innover.

Car innover, transformer un système de production, développer des technologies moins polluantes, cela suppose des investissements lourds, incertains, parfois longs à rentabiliser.

La taxe décourage ce qui existe.
Mais elle ne fait pas toujours naître ce qui n’existe pas encore.

Alors, parfois, dans l’ombre de la taxation, apparaît un autre geste, un coup de pouce.

L’État aide. Il donne de l'argent. Dit autrement: 

  • Il réduit le coût.
  • Il partage le risque.
  • Il soutient l’innovation.

Il subventionne. La subvention est le pendant de la taxe... à deux niveaux

  • là où la taxe désincite, la subvention incite.
  • Mais la subvention pour exister à besoin des taxes qui vont être prélevées.

Les subventions à l’innovation verte ne contredisent pas la taxe.
Elles interviennent là où la taxe atteint ses limites. 
Là où le prix punit, la subvention encourage.


Scène finale – Un instrument séduisant, mais fragile

La taxation environnementale a quelque chose de séduisant.

Elle respecte la liberté.
Elle laisse le choix.
Elle parle le langage universel ... ou quasi-universel ? ... de l’argent.

Mais elle repose sur une hypothèse fragile : celle d’individus capables de s’adapter, et de le faire sans trop de douleur.

Quand cette hypothèse ne tient plus, la taxe vacille.

Je l’ai vu assez souvent pour le savoir.

Alors le politique hésite... Entre contrainte et incitation... Entre marteau et facture... Entre règlementation et taxation.

Je conclus toujours cet acte, l'acte VII,  avec une pensée un peu amère :

« La taxe ne dit jamais ce qu’il faut faire. Elle se contente de dire combien cela coûtera de ne rien changer. »

Le rideau tombe sur l’Acte VII.

Et dans les coulisses, un dernier personnage ajuste ses comptes.

Il ne contraint pas directement.
Il ne taxe pas seulement.

Il organise la rareté.

L’Acte VIII se prépare.

 

Interlude – En hommage à un précurseur

Avant que les politiques ne parlent de taxes carbone,
avant que les débats ne s’enflamment sur les prix à la pompe,
avant même que l’environnement ne devienne un problème public,
un économiste avait déjà compris une chose essentielle.

Je vous ai parlé de Arthur Cecil Pigou.

A.C. Pigou (1877 - 1959)


Il écrivait au début du XXᵉ siècle, dans un monde d’usines, de fumées et de nuisances, bien avant que l’on ne parle de climat.
Il avait observé que certaines activités enrichissaient ceux qui les pratiquaient, tout en appauvrissant silencieusement la collectivité.

Son idée était simple, presque dérangeante : tant que le prix d’un bien ne reflète pas le coût réel qu’il impose à la société, le marché se trompe.

Alors, disait-il, il faut corriger le prix.
Non par morale.
Non par punition.
Mais pour faire entrer dans le calcul ce que l’on avait trop longtemps laissé dehors.

Ce que l’on appellera plus tard l’internalisation des effets externes.

Le principe du pollueur-payeur n’est pas né d’un slogan politique.
Il est né d’une intuition économique : celle que l’argent, parfois, dit la vérité que les discours évitent.

Cet acte lui doit beaucoup.
Il lui rend simplement hommage.

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