Birdy Doc raconte Tilly : Anatomie enchantée des répertoires de l’action collective
Mes chers lecteurs…
Permettez à votre serviteur, Birdy Doc [qui n'a pas vu naître la première grève, ni la première manif mais le premier étudiant gonflé d'orgueil persuadé d’avoir inventé la révolte] de vous rappeler une vérité vieille comme mes bottes qui ont connu les jacqueries du 14ème siècle : l’action collective change avec son époque.
Oui, même la contestation a une mode. J’ai connu les fourches, les barricades, les drapeaux « bleu-blanc-rouge », puis les hashtags. Et un hashtag peut être plus aiguisé qu'une épée.
C’est ce que mon vieil ami Charles Tilly, un homme charmant que j’ai croisé quelque part entre la Révolution industrielle et un séminaire mal ventilé, appelait les répertoires de l’action collective, ces façons jugées possibles et légitimes de protester à une époque donnée.
Tilly utilisait ce mot [répertoire] pour une raison fort simple : les acteurs sociaux n’improvisent jamais totalement leurs rébellions. Ils piochent dans un ensemble limité de pratiques disponibles, tout comme un comédien choisit parmi les pièces qu’il sait jouer. Il expliquait que les gens apprennent un nombre restreint de manières d’agir collectivement et qu’ils mobilisent ces manières comme des performances. D’où l’idée de répertoire : une collection de gestes politiques que l’époque rend possibles, compréhensibles et légitimes.
Et ce n’est pas tout : le mot souligne aussi la dimension presque théâtrale de la protestation. On joue la grève, on joue la pétition, on joue la manifestation... pas au sens de faire semblant, mais au sens d’effectuer une performance reconnue par le public de son temps. Ce que les ouvriers de 1830 faisaient naturellement, et ce que les internautes de 2020 font tout aussi naturellement.
Les sociologues francophones n’ont d’ailleurs pas cherché de traduction alambiquée : « répertoire » était le terme le plus exact, le plus fidèle, et il s’est imposé à partir des années 1990, notamment chez Erik Neveu ou Pierre Favre. « Registre », « style » ou « gamme » n’auraient pas capté cette dimension historique et performative.
Bref : si la contestation a une mode, comme je le disais, c’est parce qu’elle a aussi… son répertoire.
Et bien sûr, ces répertoires dépendent du régime politique, des technologies, des groupes sociaux… et même de la géographie. On ne proteste pas de la même manière sur un boulevard parisien que sur une lande galloise battue par les vents... J’en éternue encore.
Quand la contestation sentait la suie : le répertoire ouvrier traditionnel
Les canuts
Le répertoire ouvrier s’est construit progressivement, à mesure que l’industrie rassemblait les travailleurs dans des espaces concentrés (les usines) et que la production devenait continue. J’ai vu naître ces premières colères organisées, comme celle des Canuts de Lyon en 1831 et 1834, lorsque les tisserands, exaspérés par l’effondrement de leurs revenus, ont demandé un tarif minimum pour vivre dignement. Ils ont occupé la ville, affronté l’armée et montré que des ouvriers pouvaient faire trembler un ordre social entier. C’était encore un répertoire hésitant, artisanal, mais déjà profondément moderne.
Les grandes grèves de 1936
Un siècle plus tard, c’est une toute autre ampleur que j’ai observée en 1936, au moment où des millions de travailleurs français ont cessé le travail et occupé leurs usines dans un élan aussi joyeux que déterminé. Je me souviens encore de l’atmosphère délicieusement subversive de ces ateliers transformés en bals improvisés, où l’on arrachait des droits sociaux fondamentaux en dansant. Le répertoire ouvrier atteignait alors sa pleine maturité : grève massive, occupation, négociation collective... une mécanique bien rodée.
Les grèves des mineurs britanniques
Puis vinrent les mineurs britanniques de 1984–1985, un conflit que j’ai vu engloutir un pays entier dans une tension électrique. Ces travailleurs luttaient contre la fermeture de dizaines de puits, fermetures qui menaçaient leur avenir… leur avenir financier et social. Pendant près d’un an, leur grève bouleversa l’industrie, provoqua des affrontements violents et marqua l’un des derniers grands soubresauts du répertoire industriel classique. Après eux, quelque chose a changé : l’usine n’était plus le cœur du monde, et d’autres types d’acteurs allaient prendre le relais.
Les nouveaux mouvements sociaux : quand la visibilité devient politique
À partir des années 1970, j’ai vu émerger un tout autre bestiaire militant : plus jeune, plus féminisé, plus diplômé, moins attaché à l’usine qu’à l’identité, à l’environnement, aux droits. Le répertoire de protestation s’est alors déplacé vers la scène publique, dans un souci permanent de visibilité.
La gay pride
La première marche de la fierté à New York en 1970 en fut un exemple éclatant : née des émeutes de Stonewall, elle transformait l’occupation symbolique de la rue en affirmation politique joyeuse et déterminée. On défilait, on revendiquait, on se montrait : un répertoire où le corps devenait une revendication en soi.
Greenpeace et Extinction Rebellion
Dans les années 1980 et 1990, j’ai observé Greenpeace perfectionner cet art de la mise en scène en montant sur des plateformes pétrolières ou en se dressant devant des baleiniers, créant des images fortes destinées à frapper les consciences. Ce n’était plus le blocage matériel qui comptait, mais le choc visuel. Plus récemment, les activistes d’Extinction Rebellion ont adopté la même logique : die-in au milieu des places, blocages spectaculaires de ponts, chorégraphies symboliques, tout pour rappeler l’urgence climatique à des passants devenus spectateurs malgré eux.
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| Extinction Rebellion (2019) |
#MeToo
Puis arriva le séisme #MeToo, une mobilisation mondiale qui montra qu’on pouvait transformer la parole individuelle en mouvement collectif sans une seule banderole. Des millions de témoignages ont surgi en quelques jours, prouvant qu’une mobilisation pouvait naître d’un simple mot-dièse et bouleverser les rapports sociaux. Avec ces mouvements, la logique du répertoire change : ce n’est plus l’usine qu’on bloque, mais l’attention publique qu’on capte.
Le répertoire de la consommation engagée : voter avec son porte-monnaie
Le boycott des bus de Montgomery
Pendant ce temps, dans les sociétés les plus riches, un autre répertoire s’est imposé : celui de la consommation engagée. J’ai vu la puissance de ce mode d’action en 1955 à Montgomery, lorsqu’après l’arrestation de Rosa Parks, toute une communauté a refusé de prendre le bus pendant plus d’un an. La ville a résisté, les chauffeurs ont pesté, mais l’économie locale a fini par céder : la ségrégation dans les transports tomba sous la pression financière.
Nestlé, Shein et beaucoup d'autres
J’ai vu le même ressort s’activer en 1977 lorsque des organisations appelaient au boycott de Nestlé pour dénoncer la promotion dangereuse des laits infantiles dans des pays pauvres. Ce boycott devint mondial et montra que même une multinationale pouvait trembler si les consommateurs se détournaient. Et comment oublier la vague d’indignation après l’effondrement du Rana Plaza en 2013, lorsque l’effroyable réalité de la fast-fashion a éclaté au grand jour ? Les appels au boycott ont obligé des marques à réagir, à se justifier, parfois même à changer certaines pratiques.
Ce répertoire repose sur une idée nouvelle : la consommation elle-même peut devenir politique. On ne produit plus seulement des biens ; on produit des choix.
Le XXIe siècle : quand le répertoire devient numérique
#BlackLivesMatter
Avec l’arrivée du XXIe siècle, un nouveau continent s’est ouvert sous mes yeux : le monde numérique. Les mobilisations s’y propagent à la vitesse de la lumière, transcendant frontières, fuseaux horaires et barricades traditionnelles. J’ai vu naître #BlackLivesMatter en 2013, d’abord comme un cri de colère après la mort de Trayvon Martin. Puis j’ai vu ce cri devenir un mouvement mondial, une structure de mobilisation, un outil de coordination pendant les manifestations de Ferguson et après le meurtre de George Floyd. Le hashtag devenait une colonne vertébrale.
Les jeunes, plus que les autres, ont massivement investi TikTok, Instagram et d’autres plateformes pour dénoncer des violences ou des injustices.
L'hacktivisme
Mais le numérique n’a pas engendré que des mobilisations légales. J’ai vu apparaître l’hacktivisme, forme de contestation où le clavier remplace la barricade. Anonymous lança des attaques contre Mastercard, Visa et PayPal pour protester contre le blocage des dons à WikiLeaks. Et depuis 2022, des groupes pro-ukrainiens et pro-russes s’affrontent dans le cyberespace, paralysant des sites institutionnels. C’est une guerre sans fumée, mais pas sans dommages.
Dans tout cela, une règle demeure : chaque époque forge ses propres outils de contestation, comme Tilly l’avait vu. Ce n’est pas tant la colère qui change que la manière de l’exprimer.



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