Pourquoi s’engage-t-on encore ?

 

(Ou comment la démocratie survit à la fatigue politique)


Je marchais pesamment dans la nuit, la pluie était fine et s'accrochait sur les vitrines, je passais devant les éclairages jaunes des arrêt de bus. A proximité de ces cages éclairées: des affiches déchirées de campagnes électorales côtoient des flyers de collectifs locaux.

Je vous le dis franchement :
parfois, en traversant les dernières décennies, j’ai cru sentir une immense fatigue démocratique.

On m’a répété :
- « Les gens se désintéressent de tout. »
- « Plus personne ne croit aux politiques. »
- « La démocratie, c’est fini, tout le monde s’en fiche. »

Et pourtant…
À chaque fois que je m’apprêtais à enterrer la chose, une manifestation déboulait au coin de la rue, une pétition en ligne explosait en signatures, un collectif de riverains surgissait pour défendre une école, un hôpital, un arbre, un droit... parfois le droit de ne pas avoir un centre de migrants à proximité...

Les colères ne sont pas toujours humanistes. 

Mais peu importe les motifs ce soir...  Ce qui me taraude, c'est cette question simple : pourquoi s’engage-t-on encore, malgré la défiance, la lassitude, la complexité du monde ?


De la colère au sens : plusieurs moteurs de l’engagement

Les politistes et sociologues ont proposé de nombreuses explications. Plutôt que de les réciter comme un manuel, laissez-moi vous les raconter à ma manière, dans la lumière tremblante d’un lampadaire.

1. Les valeurs et les causes

D’abord, il y a les valeurs.
On ne s’engage pas seulement pour défendre son portefeuille, mais aussi pour défendre une certaine idée de la justice, de l’égalité, de la liberté, de la dignité.

  • Les mouvements pour les droits civiques,

  • les mobilisations féministes,

  • les luttes contre le racisme ou l’homophobie,

  • les combats écologistes…

Tout cela repose sur des valeurs morales fortes.
Les recherches sur les “nouvelles formes d’engagement” montrent que les individus contemporains se mobilisent souvent autour de causes précises, ponctuelles, parfois internationales, plus que derrière des identités partisanes stables. 

Là où autrefois on “entrait au parti”, on “prend aujourd’hui une cause” pour un temps plus limité… mais pas forcément moins intense.

2. Se sentir efficace : l’idée que “ça peut servir à quelque chose”

Ensuite, il y a ce que les politistes appellent le sentiment d’efficacité politique :

  • efficacité interne : “Je me sens capable de comprendre et d’agir” ;
  • efficacité externe : “Je crois que les gouvernants peuvent tenir compte de ce que je fais.”

Lorsque ces deux dimensions sont très faibles, l’engagement s’étiole. Mais dès que les individus perçoivent qu’une action peut avoir un effet concret, même limité, la mobilisation devient plus probable.

C’est ce qu’on voit dans beaucoup de campagnes locales ou numériques : la possibilité d’atteindre une cible précise (un maire, une entreprise, un ministère, une plateforme) renforce l’idée que “ça vaut le coup d’essayer”. 

3. Les réseaux et les rencontres

Je n’ai jamais vu quelqu’un s’engager vraiment tout seul dans sa cave.

L’engagement naît souvent d’une invitation (“Tu viens à la réunion ?”), d’une rencontre (un prof, un ami, un collègue déjà militant), d’une socialisation familiale (parents syndiqués, politisés, associatifs…).

Les travaux sur la participation collective insistent beaucoup sur le rôle des réseaux : ce sont eux qui recrutent et maintiennent l’engagement, en apportant soutien, information, reconnaissance. 

En clair : on s’engage parce qu’on n’est pas seul, parce qu’on sait qu’on retrouvera des visages, une ambiance, une histoire commune.

4. Les émotions : indignation, espoir, peur…

Pendant longtemps, les chercheurs ont regardé les émotions avec méfiance, comme si la politique devait être pure raison.

Erreur.

Les travaux récents ont réhabilité le rôle des émotions dans l’engagement : l’indignation face à une injustice, la peur de perdre un droit, la honte de se taire, mais aussi la joie de faire partie d’un collectif, la fierté d’être “du côté de ceux qui se battent”.

Certaines analyses des mouvements sociaux montrent que sans ce mélange d’émotions, aucune mobilisation ne décolle vraiment : les arguments rationnels ne suffisent pas, il faut aussi que “ça prenne aux tripes”. 


Un monde plus critique… mais pas nécessairement plus apathique

Les chercheurs qui travaillent sur la “crise de la démocratie” insistent sur un point : les citoyens sont plus critiques, mais pas forcément moins attachés au principe démocratique. 

En gros, la confiance dans les gouvernants, les partis, les institutions politiques classiques a tendance à s’éroder ; mais beaucoup de citoyens continuent de considérer la démocratie comme le meilleur régime possible, et cherchent d’autres moyens pour se faire entendre : associations, actions locales, mobilisations en ligne, boycott, etc.

Pippa Norris parle de “critical citizens”, des citoyens qui ne se retirent pas, mais qui contestent davantage, avec plus d’exigence vis-à-vis des institutions.  Autrement dit : ce n’est pas le désir de démocratie qui disparaît, c’est la patience envers certaines façons de la faire fonctionner.

Pippa Norris (1953-?)


Et les réseaux sociaux numériques dans tout ça ?

Ah, les RSN…
Je les observe, perplexe, depuis un coin de serveur.

Ils ont trois effets ambivalents :

Ils facilitent la diffusion de l’information : un appel à manifester, une cagnotte de soutien, une pétition peuvent circuler très vite et très loin.

Ils peuvent produire des engagements “à bas seuil” : signer, liker, partager… C’est moins coûteux qu’une grève reconductible, mais cela compte pour donner visibilité à une cause.

Ils créent aussi des bulles et des tempêtes : surenchère émotionnelle, désinformation, harcèlement… Les mobilisations y gagnent en rapidité ce qu’elles perdent parfois en profondeur.

Les recherches en cours s’accordent sur une idée : les réseaux sociaux ne remplacent pas les autres formes d’engagement, ils les reconfigurent. Ils ouvrent des portes, mais n’obligent personne à les franchir.



Si je devais parler à un élève qui me dit : « À quoi bon s’engager, Doc ? Ça ne sert à rien… »

Je lui répondrais ceci :

  • S’engager, ce n’est pas tout changer tout de suite. C’est peser, parfois un peu, parfois beaucoup, sur la définition des problèmes et des solutions.
  • On ne choisit pas le monde dans lequel on naît, mais on choisit ce qu’on en fait. L’engagement, c’est la manière la plus organisée de refuser la résignation.
  • Personne ne s’engage seul. Cherche un collectif, un lieu, une cause où tu trouveras à la fois du sens, des gens et des outils.
  • La démocratie ne meurt pas d’un coup. Elle s’éteint quand trop de citoyens se disent “ça ne sert à rien” et laissent les autres décider pour eux.

Alors, je remets mon vieux manteau, je redresse mon bec de cuivre et je leur dis, doucement : « Vous n’êtes pas obligés d’aimer la politique telle qu’elle est. Mais si vous ne faites rien, ne soyez pas surpris qu’elle ne change pas. »

Et c’est pour cela, malgré tout,
que l’on s’engage encore.

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