La moyennisation ou la société en toupie

 Rencontre avec Henri Mendras

Une toupie de constellations

Après Marx et ses marteaux, au milieu du XIXᵉ siècle,
après Weber et ses horloges, au début du XXᵉ,
je me suis retrouvé, un jour, dans une France qui croyait avoir trouvé l’équilibre.

Ce n’est peut-être pas le mot exact.
Mais c’est celui qui s’impose quand on regarde en arrière.

Nous étions dans la deuxième moitié du XXᵉ siècle.

Les cheminées fumaient moins.
Les bureaux remplaçaient les ateliers.
Les salaires tombaient régulièrement.
Et les réfrigérateurs entraient dans les cuisines.

Les réfrigérateurs, mais pas seulement.

Les machines à laver — l’invention du siècle qui libère à la fois du temps… et les femmes.
L’automobile.
La télévision.
Et tout le reste.

« Une tourniquette pour faire la vinaigrette,
Un bel aérateur pour bouffer les odeurs… »

Boris Vian chantait la société d’équipement.
Moi, je la voyais s’installer.


Rencontre avec Mendras

C’est là que j’ai rencontré Henri Mendras.

Henri Mendras (1927 - 2003)

Mendras venait de la campagne.
Enfin… pas d’une promenade dominicale.

Il était né à Boulogne-Billancourt, mais avait passé beaucoup de temps dans l’Aveyron.
Il venait de la campagne comme on vient du terrain.
De celui qu’on observe longtemps.
Qu’on arpente.
Qu’on écoute.

Il avait passé des années à regarder vivre le monde rural, à comprendre ses rythmes, ses silences, ses hiérarchies discrètes.

Il observait la société comme on observe un paysage après la moisson.
Parce qu’après la moisson, tout est déjà passé.
Le travail est fait.
Les luttes sont terminées.

Ce qu’on voit alors, ce ne sont plus les gestes, mais les résultats.
Les champs vides, découpés.
Et les traces laissées par le passage des hommes et des saisons.

Henri Mendras regardait la société française de cette façon-là.

Non pas en pleine bataille sociale.
Mais une fois la croissance installée.
Une fois les niveaux de vie montés.
Une fois les modes de vie alignés.

Il me dit, presque à voix basse :
« Birdy… la société française ne se divise plus comme avant. Elle se grossit par le milieu. »

La formule n’était pas académique.
Mais au moins, je la comprenais.


Il m’emmena d’abord dans un quartier pavillonnaire.

Il s’arrêta devant une maison.
Une haie bien taillée.
Une terrasse.
Un jardin.

« Observe, Birdy. »

J’observai.

Un barbecue fumait doucement.
Des adultes discutaient.
Des enfants couraient.
Un dimanche parfaitement banal.

« Que vois-tu ? » me demanda-t-il.

Un dimanche normal. Tellement normal que la sociologie pourrait faire la sieste. 

Il sourit.

« Le barbecue n’est pas un détail. Il est utilisé par l’ouvrier comme par le cadre. Même feu. Même saucisse. Même sociabilité de week-end. »

Ces objets ordinaires, m'expliqua-t-il, n’effacent pas les inégalités.
Mais ils les rendent moins visibles.
Ils donnent l’impression d’un monde social homogène.


Il m’emmena ensuite devant une école.

Je ralentis.
Instinct de survie BirdyDoc activé.

En scrutant autour de moi de peur de passer pour ce que ne suis pas, je lui demandais ce que nous faisions là.

« Observe. »

Des enfants sortaient.
Jeans.
Baskets.
Cartables sur le dos.

« Que vois-tu ? »

Des jeans. Des baskets. Et une situation qui pourrait mal tourner si quelqu’un appelait la police. 

Je lui dit et il leva les yeux au ciel.

« Tu vois surtout l’homogénéisation des apparences. Les enfants d’ouvriers et ceux des catégories favorisées se ressemblent. Les frontières sociales deviennent plus floues. »

Les inégalités n’avaient pas disparu.
Elles étaient devenues moins lisibles.


La moyennisation de la société

Mendras appelait cela la moyennisation de la société.

Non pas parce que tout le monde devenait égal.
Mais parce que de plus en plus d’individus occupaient des positions intermédiaires.

Ni tout en haut.
Ni tout en bas.

Il sortit un carnet.

« On ne peut plus dessiner la société comme une pyramide. »

Il traça une toupie.

Peu de très riches en haut.
Peu de très pauvres en bas.
Et au centre… un vaste ensemble.
Bien gonflé.

« La société devient ventrue. »

Je hochai la tête.
Je connaissais le concept.

Mais Mendras ne s’arrêtait pas à la forme.

À l’intérieur de la toupie, il voyait des constellations sociales.
Des ensembles relativement cohérents, faits de positions proches, de niveaux de vie comparables, de diplômes similaires — et surtout d’un statut perçu comme voisin.

Au cœur de la société française des Trente Glorieuses, il y avait une constellation centrale :
les cadres moyens,
les professions intermédiaires,
les techniciens,
les employés qualifiés.

Celle de ceux qui globalement avaient un emploi stable, ont des revenus réguliers, et un capital scolaire significatif.

Ce n’était pas la plus riche.
Mais elle était un pivot dans la société des trente glorieuses. 
Celle qui, pour Mendras, faisait norme. Dit autrement, celle qui définit ce qu'est une "vie normale" ... Celle dont le mode de vie devient la référence.

Et là, Mendras me dit quelque chose d’essentiel.

« Birdy, ce qui compte, ce n’est pas seulement la place dans la toupie. C’est l’éclat de la constellation. »

Elles ne brillent pas toutes avec la même intensité.
Et surtout, elles ne brillent pas toujours au même moment.


Il me parla des enseignants de la constellation centrale.

Dans les années 1950 à 1970, instituteurs et professeurs occupaient une place centrale.
Revenus corrects.
Stabilité professionnelle.
Prestige social élevé.

Ils incarnaient la promesse républicaine.
Ils brillaient fort.

Puis le temps passa.
Leur position structurelle changea peu.
Mais leur éclat s’atténua.

Même constellation.
Autre lumière.

Il me parla ensuite des ouvriers de la constellation populaire.

Dans les années 1960, ils formaient un groupe solide, visible, central dans l’imaginaire social.
Puis la désindustrialisation passa par là.
La constellation glissa.
Son éclat diminua.

Chez Mendras, le prestige et la visibilité circulent entre les groupes.
Ils ne sont pas figés au sommet comme chez Weber.

Ce qui compte, ce n’est pas seulement l’on est,
mais qui brille à un moment donné.


La moyennisation lisse les inégalités mais ne les fait pas disparaitre.

Mendras me fit alors une mise en garde.

« Une société moyennisée n’est pas nécessairement une société juste. C’est une société où les inégalités deviennent moins visibles. »

Pendant les Trente Glorieuses, les inégalités de revenus se réduisent relativement.
La croissance est forte.
L’État social redistribue.

Mais quand tout le monde regarde la même télévision, part en vacances, porte les mêmes jeans et allume les mêmes barbecues, les différences sociales deviennent plus difficiles à percevoir.

Les écarts existent toujours.
Mais ils se cachent.
Derrière la consommation.
Derrière les diplômes.
Derrière l’idée que « si on veut, on peut ».
Derrière l'idée que la place occupée dans la société découle du mérite.

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