La socialisation secondaire : entre rupture et continuité

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Inter Ethnic Couple by Themixedpassport / Pixabay
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Je suis Birdy Odette.

J’ai vu des enfants devenir adultes. Puis des adultes devenir … parfois qui ils étaient déjà… Mais souvent quelqu’un d’autre.

On croit toujours que tout se joue dans l’enfance. Que l’essentiel est plié à dix ans, scellé à seize, irrémédiable à dix-huit.

C’est rassurant, les récits simples. Faux, mais rassurants.

La socialisation ne s’arrête pas avec la fin de l’adolescence. D’ailleurs, je n’ai jamais vraiment su quand l’adolescence s’arrêtait. Certains meurent avant. D’autres n’en sortent jamais.

Après l’enfance, après l’adolescence, il y a ce que les sociologues appellent la socialisation secondaire : la transmission continue des normes et des valeurs à l’âge adulte.

Vous allez voir… La question n’est pas tant de savoir si l’individu continue d’être façonné.

La question est : jusqu’où accepte-t-il d’être refaçonné ?

 

(Il y a d’abord) La socialisation professionnelle

Le monde professionnel est un monde clos qui prétend parfois être ouvert.

Chaque entreprise possède son petit catéchisme :

la valeur travail, la loyauté, l’entraide proclamée, la compétition réelle.

Un vocabulaire spécifique. Des normes vestimentaires. Une gestion sacrée du temps. Des silences obligatoires.

Quand l’individu y entre, il n’est pas vierge. Il est déjà lourdement équipé : une famille, des amis, une classe sociale pour peu que cela ait encore un sens, des habitudes, des réflexes, parfois des illusions.

La rencontre entre ces deux systèmes culturels — celui de l’individu et celui du travail — produit généralement trois issues possibles.

Première issue : la rupture avec l’ancien modèle

L’individu se transforme profondément pour s’ajuster au monde professionnel. Il adopte ses normes, ses valeurs, son langage. L’ancienne identité devient encombrante. Le retour au bercail — famille, amis d’enfance — provoque gêne, malentendus, parfois rupture affective. Le changement de milieu, surtout quand l’enfant se déplace verticalement (il monte dans l’échelle sociale ou descend)  a souvent un prix relationnel.

Film illustratif : "Ressources humaines","film de Laurent Cantet 1999" — Le personnage principal, formé dans les écoles du management, rompt symboliquement avec son milieu ouvrier d’origine au nom des normes managériales qu’il a intériorisées.

Deuxième issue : l’échec de l’adaptation.

L’individu ne parvient pas à se conformer aux attentes professionnelles. Il quitte le poste, parfois le secteur, parfois durablement le marché du travail. Ce n’est pas toujours un échec individuel : c’est souvent une incompatibilité entre deux univers sociaux. Il y a alors continuité identitaire, mais au prix d’un déclassement ou d’une réorientation.

J’ai bien connu Emmanuel Humeau qui n’a pas supporté longtemps le monde de la finance. Pas en raison de ce qu’il y faisait (et encore) mais en raison de qui il y cotoyait et les compromissions vestimentaires comme langagières que cela lui imposait.

Film illustratif : "I, Daniel Blake","film de Ken Loach 2016" — Daniel Blake ne parvient pas à s’adapter aux normes bureaucratiques et professionnelles contemporaines, non par incapacité morale, mais par inadéquation structurelle.

Troisième issue : l’adaptation segmentée.

La plus fréquente. L’individu développe des identités multiples. Il est un autre au travail, un autre qu’avec ses proches. Le cadre professionnel impose ses règles ; la sphère privée devient un refuge. Ce bricolage identitaire fonctionne… jusqu’à l’usure. Car tenir plusieurs rôles finit par coûter. Mais, si vous êtes élèves, vous le savez déjà… Enfin beaucoup d’entre-vous : votre identité en classe avec ses rôles, ses codes et ses attentes n’est pas votre identité à la maison… avec ses autres rôles , ses autres codes et ses autres attentes.

Film illustratif : "Le Placard","film de Francis Veber 2001" — Le personnage principal adopte une identité stratégique dans le monde professionnel tout en conservant une autre identité dans la sphère privée.

 

(Parlons désormais de) La socialisation conjugale

On croit que l’amour efface les différences. C’est faux.

Il les révèle.

C’est un peu catégoriques, c’est pour la forme. Charge à vous de vous demander dans quelle mesure, cela est vrai ; beaucoup, peu… entre les deux ?

La socialisation conjugale commence dès que deux individus partagent durablement leur quotidien. Mariés ou non. Hétéros ou homos. Ou autres… Peu importe.

Et souvent mais de moins en moins, elle dure plus longtemps que la socialisation primaire. Ceci dit est-on programmé pour vivre cinquante ans avec la même personne… Je vous le demande ?

Revenons à nos moutons.

Les couples sont grandement homogames : cadres avec cadres, ouvrières avec ouvriers, enseignantes avec enseignants. Les statistiques sont formelles. Qui se ressemble s’assemble... souvent.

On pourrait croire que cette ressemblance garantit la continuité.

Mais même dans l’homogamie, les détails tuent.

Le pain à l’endroit ou à l’envers.

Les horaires fixes ou flottants.

La lunette des toilettes.

Le ménage ritualisé ou anarchique.

Le rapport au corps, à l’argent, à la famille, à la culture, au sport, etc.

Autant de micro-normes issues de socialisations antérieures différentes.

Contrairement au travail, le couple ne dispose pas — en principe — de règlement intérieur. Il devient alors un espace de négociation… ou de domination.

La rencontre de deux systèmes culturels peut produire, là encore, rupture, continuité ou adaptation.

Ces dynamiques prennent une dimension politique majeure lorsqu’il est question de violences conjugales. Sociologiquement, la violence n’est pas un accident : elle est l’expression d’un système de normes incorporé au cours de socialisations essentiellement antérieures.

Film illustratif : "Scènes de la vie conjugale","film d'Ingmar Bergman 1973" — Le film montre la confrontation progressive de deux systèmes de normes conjugales, entre adaptation, domination et rupture.

 

(Terminons avec) La socialisation politique

On ne naît pas électeur.

On le devient.

La tournure était facile et j’imagine que je le referai dans le futur. J’ai un peu honte, je vous prie de m’excuser.

Trou-Trou… La socialisation politique donc.

La socialisation politique commence tôt, souvent à table, parfois dans le silence. Elle se renforce lorsque l’individu acquiert le droit de vote… Et donc à la majorité… et donc après la socialisation primaire.

Les attitudes politiques — voter, s’abstenir, manifester, boycotter — et les opinions politiques — sur l’État, l’impôt, la démocratie, la place de la France… les étrangers, les assistés… les femmes — sont largement héritées. C’est vrai.

Les faits sont établis et statistiquement mesurés: plus les parents parlent de politique, plus les enfants développent un intérêt politique. Et dans les premières années de vote, ils votent souvent comme leurs parents.

Mais rien n’est figé.

À l’âge adulte, les opinions évoluent.

Sous l’effet du travail, du couple, de la génération, de l’expérience concrète des politiques publiques et des faits historiques…

La pression fiscale vécue, le chômage subi, une réforme expérimentée, l’expérience heureuse d’une manifestation joyeuse, la seconde guerre mondiale, la libération, Mai 68, De Gaulle, Mitterand, etc.

La socialisation secondaire agit alors par une imprégnation qui peut être aussi lente que brutale.

Film illustratif : La Vie est à nous","film de Jean Renoir 1936" — Le film montre explicitement les mécanismes de transmission et de transformation des attitudes politiques par l’expérience sociale et collective.

 

Conclusion

L’individu n’est jamais achevé.

La socialisation primaire construit le socle. La socialisation secondaire en fissure parfois les fondations.

Entre continuité rassurante et rupture douloureuse, l’identité suit des trajectoires instables.

 

Les hommes, et les femmes, changent. Rarement comme ils l’avaient prévu.

Mais souvent comme leur monde l’exige.


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