L’avenir commence avant la naissance… Ou presque*.
![]() |
| Un bébé qui lit... Est-ce que les bébés lisent dans tous les milieux sociaux ? Par Katerinakurutchenko / Pixabay |
Je suis Birdy Doc.
J’ai vu des enfants devenir adultes bien avant d’en avoir l’âge, simplement
parce que leur monde leur avait appris à ne pas rêver trop loin. J’ai vu
d’autres enfants grandir avec l’assurance tranquille de ceux à qui l’avenir
avait déjà été promis.
Dans cet épisode, nous allons comprendre comment
cette première empreinte — la socialisation primaire — façonne
durablement nos goûts, nos ambitions et nos manières de nous projeter dans
l’avenir. Nous verrons comment la famille, sans toujours en avoir conscience,
transmet bien plus que des règles : elle transmet des horizons possibles… et
parfois des frontières invisibles.
La socialisation primaire laisse une marque profonde, presque indélébile. Elle se déroule pendant l’enfance et l’adolescence, à un âge où l’on n’a pas encore appris à douter de ce que l’on nous transmet. Ce qui est appris alors ne se discute pas : cela s’imprime. Et bien souvent, cela reste.
L’instance centrale de cette socialisation
primaire, c’est la famille. Avant l’école, avant les amis, avant les
écrans, elle est le premier laboratoire social. C’est là que l’enfant apprend
ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, ce qui est normal, désirable ou
ridicule. Le goût pour le tennis plutôt que pour le football, l’habitude de
regarder la télévision ou celle de lire, de faire de la musique ou du sport, de
manger des escargots avec enthousiasme ou de les regarder avec effroi… mais
aussi le rapport à l’école : l’aimer, s’en méfier, faire confiance aux
enseignants ou les considérer comme une contrainte. Tout cela ne tombe pas du
ciel. Cela vient, en grande partie, de la famille.
Or, les familles ne flottent pas hors du monde.
Elles appartiennent à des groupes sociaux, porteurs de ressources
inégales, mais aussi de manières de vivre, de penser et d’anticiper l’avenir
différentes.
Ainsi, même si en France tout le monde peut, en
théorie, pratiquer le football en club, ce sont surtout les enfants des
catégories populaires qui s’y engagent massivement. La natation est plus
socialement mélangée. Le tennis ou la danse classique le sont beaucoup moins.
Et ce n’est pas seulement une question de moyens financiers. C’est aussi une
affaire d’habitudes, de familiarité, de sentiment de légitimité. On ne choisit
pas toujours ce que l’on aime : on aime souvent ce que l’on connaît.
La même logique se retrouve dans les choix
scolaires les plus prestigieux. Les statistiques officielles sont claires :
dans les classes préparatoires aux grandes écoles, plus d’un élève sur deux
est issu d’une famille de cadres ou de professions intellectuelles supérieures,
tandis que les enfants d’ouvriers représentent moins de 6 % des effectifs.
Dans certaines grandes écoles, cette proportion chute encore, parfois autour de
2 %. À l’inverse, les enfants de cadres peuvent y représenter près
des deux tiers des étudiants.
Ces trajectoires existent aussi chez les élèves
des catégories populaires, y compris parmi les très bons élèves. Mais elles
sont moins souvent envisagées. Non par manque de capacités, mais par manque de
familiarité. L’horizon des possibles n’est pas le même selon l’endroit d’où
l’on regarde.
La socialisation primaire produit également des
différences durables entre filles et garçons. Elles sont visibles,
mesurables, comptabilisées. Dans les lycées généraux, les garçons sont
nettement plus nombreux dans certaines spécialités scientifiques et numériques.
En terminale, moins d’un tiers des élèves suivant la spécialité
mathématiques sont des filles, et la spécialité Numérique et sciences
informatiques compte près de dix fois plus de garçons que de filles. À
l’inverse, les filles sont largement majoritaires dans des spécialités comme Humanités,
littérature et philosophie ou dans certaines langues vivantes.
Ces écarts ne relèvent ni du hasard ni d’une
quelconque vocation naturelle. Ils sont le produit d’une longue préparation
sociale. Dès le plus jeune âge, les garçons sont plus souvent encouragés à
expérimenter, à manipuler, à prendre de la place — parfois à mettre le bazar.
Les filles sont plus souvent encouragées à être appliquées, attentives,
organisées — à faire tenir le monde ensemble. Rien de brutal, rien de
spectaculaire. Seulement une accumulation de petites attentes différenciées.
Lorsque vient l’heure des choix d’orientation,
cette socialisation silencieuse parle à la place des individus. Les données
montrent que, malgré de meilleurs résultats scolaires en moyenne, les
filles se dirigent moins souvent vers les filières scientifiques les plus
valorisées. Et à l’approche de l’âge adulte, beaucoup de jeunes femmes
intègrent déjà dans leurs anticipations le poids futur des tâches domestiques
et familiales — un poids que les garçons envisagent beaucoup plus rarement.
Ces mécanismes ne se limitent ni à l’origine
sociale ni au sexe. Ils peuvent aussi concerner l’origine géographique, le
milieu culturel, le cadre religieux ou migratoire. Ces appartenances se
combinent, parfois se contredisent, produisant une grande diversité de
trajectoires individuelles. D’autant plus que la famille n’est jamais seule à
socialiser : l’école, les groupes de pairs, les médias interviennent eux aussi,
parfois pour renforcer, parfois pour contester ce qui a été transmis.
Au final, les manières d’agir, de penser et
d’anticiper l’avenir restent socialement situées. Elles expliquent une
grande partie des différences de comportements, de goûts et d’aspirations entre
les individus.
Et ce que nous appelons volontiers des choix personnels porte souvent, à y
regarder de près, la signature discrète de notre enfance.
* Un titre volontairement provocateur pour amener à réfléchir à une notion importante : le déterminisme.



Commentaires
Enregistrer un commentaire