« Pourquoi je suis comme je suis ? »*

 

Est-ce que l'on est comme on est parce que l'on est qui l'on est ou parce que les autres nous voient comme ils veulent que l'on soit ?
Photo par LeandroDeCarvalho / Pixabay

« Pourquoi je suis comme je suis ? »

Mes apprenants me posent souvent cette question avec des yeux trop grands pour leur âge : « Pourquoi je suis comme je suis ? »

Sous-entendu : Pourquoi je ne suis pas comme les autres ? Pourquoi certains réussissent, d’autres décrochent, certains obéissent, d’autres s’échappent ?

C’est une question immense. « Pourquoi je suis comme je suis ? ». Légitime.

Évidemment, une part de la réponse se cache du côté de l’histoire intime, de la psychologie, des blessures invisibles et des élans secrets. Là-dessus, je préfère être honnête : la sociologie ne prétend pas tout expliquer. Elle ne lit ni dans les rêves, ni dans l’inconscient.

Mais là où elle devient redoutablement efficace, c’est pour comprendre comment la société fabrique des individus différents, comment nos milieux sociaux, notre famille, notre école, nos groupes d’amis, nos réussites et nos échecs répétés finissent par orienter nos choix, nos goûts, nos ambitions — bref, nos trajectoires de vie.

Autrement dit :

la sociologie ne répond pas entièrement à « qui suis-je au fond de moi ? »,

mais elle éclaire puissamment « pourquoi je suis devenu cela plutôt qu’autre chose ».

Et pour commencer à démonter cette mécanique — sans rien casser, enfin j’essaie — il faut d’abord parler d’un mot aussi banal que piégé : l’identité.

Mais attention : sous ce mot unique, on cache en réalité deux dimensions distinctes.
D’un côté, l’identité individuelle — le sentiment intime de continuité, l’histoire que je me raconte à moi-même.
De l’autre, l’identité sociale — l’ensemble des rôles, des appartenances et des catégories à travers lesquels la société me définit.
Les deux dialoguent sans cesse, mais elles ne se confondent pas.

Ah, l’identité… Ce mot qu’on brandit à tout bout de champ, comme si chacun savait exactement ce qu’il recouvre. Certains la confondent avec leur prénom, d’autres avec leur profil Instagram, et d’autres encore avec le blason de leur club de foot. Pourtant, ce qui fait que je suis moi – et pas ma voisine, ni mon chat – est une affaire bien plus subtile.

J’ai jadis rencontré un certain Erik Erikson, psychologue américain au nom de Viking mélancolique. Il m’expliqua, entre deux silences pensifs, que l’identité individuelle, c’est ce sentiment de rester la même personne à travers le temps et les changements.

Même si vous changez de look, d’amis ou d’opinion, vous avez le sentiment d’être toujours vous. C’est une sorte de fil invisible, une cohérence intérieure qui relie l’enfant que vous étiez, l’adolescent que vous êtes et l’adulte que vous deviendrez. Bref : c’est votre histoire personnelle, celle que vous tissez jour après jour.
Nous sommes ici du côté du vécu subjectif, de la continuité ressentie.

Mais voilà : personne ne se fabrique tout seul.

Je me souviens d’un autre compagnon de route, Erving Goffman, sociologue canadien à l’œil perçant. Lui voyait l’identité autrement : non pas comme quelque chose que l’on possède au fond de soi, mais comme quelque chose qui se construit et se manifeste dans l’interaction.

Pour Goffman, la société est un grand théâtre où chacun joue plusieurs rôles selon le public : élève en classe, ami à la récré, enfant à la maison, client au supermarché.

Ce que les autres perçoivent de vous – votre manière de parler, votre genre, vos goûts, votre futur métier – tout cela compose votre identité sociale. En somme, c’est la version de vous écrite par le regard des autres.
Et cette version peut coïncider… ou non… avec le sentiment intime que vous avez de vous-même.

Un sociologue français, Claude Dubar, a justement montré comment ces deux dimensions s’articulent concrètement dans nos trajectoires.

Et pour éviter une confusion fréquente : “identité pour soi” et “identité pour autrui” ne recouvrent pas simplement l’opposition entre individuel et social. Elles décrivent la manière dont ces deux dimensions s’entrelacent en permanence.

· ce que nous pensons être (notre identité pour nous-mêmes),
· et ce que les autres pensent que nous sommes (notre identité pour autrui).

Autrement dit, même l’identité la plus intime se façonne avec des mots, des catégories et des attentes qui viennent du monde social. Et ces deux faces ne coïncident pas toujours, ce qui crée nos contradictions, nos ajustements, et parfois nos révoltes.

Alors, qu’est-ce qu’“être soi” ?

C’est vivre dans ce tiraillement permanent entre le sentiment intime de continuité (Erikson) et l’inscription sociale dans des rôles et des appartenances (Goffman, Dubar).

C’est tenter d’écrire sa propre partition dans un orchestre où tout le monde joue déjà.

C’est précisément cela qu’il faut explorer : comment la socialisation — cet ensemble de mécanismes d’apprentissage du vivre en société — façonne nos identités, nos goûts, nos rêves et même nos trajectoires de vie.

Pourquoi certains suivent la route tracée par leur famille, pendant que d’autres bifurquent vers l’improbable ?

Mystère, mais promis : on va disséquer tout ça. Scalpel à la main, bien sûr.

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