Des classes économiques aux classes sociales: la complexité wébérienne de l'ordre économique.

 

Gustave Caillebotte, Les raboteurs de parquet (1875).
Un petit tableau pour rappeler que, dans l'ordre économique, nous n'avons pas tous les mêmes places et donc les mêmes chances.

Weber allait m’ouvrir la porte de l’immeuble du prestige. La poignée de cuivre luisait sous la lampe à gaz. Nous étions déjà sur le seuil, prêts à grimper vers les salons feutrés de l’honneur, de la réputation, des groupes de statut. Puis il s’arrêta.

Il retira lentement ses gants, me fixa par-dessus ses lunettes rondes et dit d’une voix calme, presque mécanique :

« Avant de comprendre l’ordre social, le prestige et les groupes de statut, il faut peut-être que je précise ma conception des classes sociales. Sinon, tu vas te perdre dans les escaliers. »

Les escaliers. Je les imaginais déjà, en colimaçon, grinçants, pleins de détours.

Weber soupira, comme un moteur à vapeur qui relâche la pression, et reprit :

« Birdy, dire qu’il y a des riches et des pauvres, c’est une évidence. Et une évidence ne nous apprend rien sur la charpente d’une société. Dire qu’il y a des capitalistes et des prolétaires — n’en déplaise à Karl Marx — est tout aussi sommaire. Les classes existent, bien sûr. Mais elles sont plus nombreuses, plus différenciées, plus subtiles que ces grandes oppositions binaires. Si tu veux comprendre la société moderne, il faut être plus fin. Il faut observer les positions réelles des individus dans l’économie, comme un ingénieur observe les rouages d’une machine. »

Il tira vers lui une feuille, traça deux axes d’un geste net. Deux poutres métalliques soutenant l’édifice.

1.      La possession : qui possède quoi ? Terres, machines, capitaux, réserves.

2.      La production : qui décide quoi ? Qui dirige, qui exécute, qui oriente le travail des autres.

« Voilà, Birdy. Voici l’ossature. »

Ces deux dimensions donnent des classes économiques. Et ce n’est qu’en les croisant que l’on peut parler, rigoureusement, de classes sociales.

Je fis alors entrer mes quatre silhouettes dans le bureau enfumé : Benoît, Norbert, Veronica, Isabelle. Quatre figures, quatre trajectoires, quatre destins mécaniquement inscrits dans la structure.

Weber croisa les mains.

« Commençons par la possession. Non pas les biens au sens moral — nous ne sommes pas dans un sermon — mais les biens matériels. Ce que l’on peut mobiliser quand le vent tourne. Ce qui amortit les chocs. Ce qui protège… ou ne protège pas. »

Sa voix se fit plus grave.

« Certains disposent d’un patrimoine suffisant pour vivre des revenus de leurs biens. Ils peuvent attendre, investir, encaisser une mauvaise année. Leur position sur le marché leur donne une marge de sécurité.

D’autres ne possèdent presque rien. Leur seule ressource est leur capacité à vendre leur travail. Qu’ils tombent malades, que l’usine ferme, que la conjoncture se grippe, et tout leur équilibre vacille.

Tu reconnais là une polarité qui rappelle Marx. Mais je ne m’arrête pas là. Entre ces deux pôles, il existe toute une zone intermédiaire. Des individus qui possèdent quelque chose — un atelier, quelques économies — mais pas assez pour ériger une forteresse. Leur propriété est une protection relative, jamais une citadelle. »

Benoît Delaunay entra le premier. Industriel lyonnais. Des machines, des bâtiments, des créances. Un empire modeste mais solide.

Weber hocha la tête.

« Voilà un homme positivement privilégié en matière de possession. Ses biens lui offrent une marge de manœuvre. Il peut investir, patienter, transmettre. Il ne dépend pas d’un seul salaire.

J’appelle cela la classe positivement privilégiée de possession. Une situation de chances favorable sur le marché des biens. »

Puis Norbert Maret apparut. Les mains encore tachées de graisse. Un savoir-faire précis. Mais pas de titres de propriété.

« Celui-là appartient à la classe négativement privilégiée de possession. Il ne dispose d’aucune réserve significative. Sa sécurité dépend de la vente régulière de sa force de travail. »

Veronica Deschamps suivit. Dactylographe. Salaire régulier, mais modeste. Aucun capital substantiel.

Même diagnostic. Même vulnérabilité structurelle.

Isabelle Naudin, enfin. Modiste. Un petit atelier. Deux apprenties. Un stock de tissus.

Weber esquissa un sourire.

« Classe moyenne de possession. Elle possède, oui. Mais trop peu pour être à l’abri. Sa position est tension. Équilibre instable. »

Ainsi, du point de vue de la possession, la machine sociale révèle déjà trois configurations distinctes.

Mais Weber n’en avait pas terminé.

« Avoir ne suffit pas. Il faut maintenant regarder qui commande. »


Deuxième axe. La production.

« Dans l’atelier, dans le bureau, qui décide ? Qui oriente le travail des autres ? Qui exécute ? »

Benoît revint. Il ne possédait pas seulement l’usine. Il la dirigeait. Il décidait des investissements, des embauches, des licenciements.

« Classe positivement privilégiée de production. Pouvoir de direction. Pouvoir d’organisation. »

Norbert ? Indispensable, certes. Mais exécutant.

« Classe négativement privilégiée de production. Il participe à la machine, mais ne la pilote pas. »

Veronica ? Même logique. Exécution. Sans pouvoir stratégique.

Isabelle ? Classe Intermédiaire. Un petit gouvernail. Une barque fragile.

Alors Weber se redressa.

« Birdy, lorsque tu superposes ces deux cartes — possession et production — tu n’as plus de simples positions isolées. Tu obtiens des ensembles cohérents de chances de vie. Voilà les classes sociales. »

Quatre grands ensembles émergent.

La classe ouvrière. Peu ou pas de patrimoine. Aucun pouvoir de direction.

La petite bourgeoisie. Un peu de patrimoine. Un peu de direction. Fragilité structurelle.

Les intellectuels et spécialistes sans biens. Peu ou pas de capital patrimonial. Mais une position qualifiée dans la division du travail.

La classe des possédants. Patrimoine substantiel. Et souvent pouvoir de direction.

Weber referma lentement son carnet.

« On n’oppose pas simplement riches et pauvres. On observe des configurations de chances de vie. Des cumuls d’avantages. Des cumuls de vulnérabilités. Des positions intermédiaires instables. »

Je songeai alors à une traduction plus brute : privilégiés, défavorisés, intermédiaires... deux classes intermédiaires d'ailleurs.

Weber me fit sortir de mes pensée d’un regard avant d'ajouter presque dans un murmure :

« Mais l’économie ne suffit pas, Birdy. Il existe aussi une hiérarchie sociale basée sur l’honneur, sur la reconnaissance... Sur le prestige, Birdy.

La porte de cuivre nous attendait toujours. Je la voyais frémir. Cela se bousculait derrière.

Direction : l’immeuble du prestige.

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