La société moyennisée : quand les distances entre classes se raccourcissent

Le groupe ABBA dans les années 70', photo Marie Claire (https://www.marieclaire.fr/,les-looks-des-annees-70).
J’ai connu des sociétés où la hiérarchie se
voyait à l’œil nu.
Des sociétés où l’on naissait en bas et où l’on mourait en bas.
Des sociétés pyramidales, raides comme une règle en bois.
Et me voilà dans la France de la
seconde moitié du XXᵉ siècle... La première moitié de la seconde moitié... Celle qui commence avec Edith Piaf (et sa "Vie en rose") et qui termine avec la mort de Mike Brandt (en 1975)... ou, si l'on veut être généreux, avec celle de Claude François (1978). Vous noterez que passer de Piaf à Brandt et François n'illustre pas un progrès de la chanson française. Le développement économique ne passe pas toujours par celui culturel... La prospérité n'est pas nécessairement une élévation.
C'est là que j’ai rencontré Henri Mendras. Je vous en
ai déjà parlé... Mais on ne se lasse pas des bonnes compagnies.
Il me dit calmement : « Birdy, la pyramide
s’arrondit. »
Je crus d’abord à une maladie architecturale.
Mais non. C’était une transformation sociale. Et
de cette transformation sociale, on peut peut-être tirer un premier argument
remettant en cause la pertinence des classes sociales.
Une
métamorphose structurelle
Les chiffres parlent.
Toujours commencer par les chiffres.
Selon les séries longues de l’INSEE :
- Les agriculteurs passent d’environ un quart de la population active au
milieu du XXᵉ siècle à une part résiduelle aujourd’hui.
- La part des ouvriers cesse d’augmenter à partir des années 1970.
- Les employés et les professions intermédiaires progressent fortement.
- L’économie se tertiarise massivement.
- Les qualifications augmentent…
Autrement dit : la structure socioprofessionnelle
se recompose.
Moins d’emplois agricoles.
Moins d’emplois industriels.
Plus de services.
Plus de positions intermédiaires.
La société cesse d’être polarisée entre « ceux
d’en bas » et « ceux d’en haut ».
Elle se densifie au centre.
L’élévation générale du niveau et des conditions de vie
Mais la transformation n’est pas seulement
structurelle.
Elle est matérielle.
Durant les Trente Glorieuses :
- La croissance économique est soutenue.
- Les salaires réels augmentent.
- La protection sociale s’étend.
- L’accès à la propriété progresse.
- La scolarisation s’allonge.
Les données de l’INSEE montrent qu’entre les
années 1950 et le début des années 1980, les inégalités de revenus diminuent
sensiblement.
La distance moyenne entre groupes sociaux se
resserre.
Le réfrigérateur, autrefois signe distinctif,
devient banal.
La télévision entre dans presque tous les foyers.
L’automobile se généralise.
Les vacances se diffusent.
Ce ne sont pas des détails.
Ce sont des indicateurs concrets d’une réduction
des écarts de conditions de vie.
Quand les équipements, le confort et l’accès aux
biens deviennent massifs, la distance matérielle entre groupes diminue.
La réduction des distances inter-classes
Mendras insiste sur un point central :
la hiérarchie ne disparaît pas… Il y en a toujours en haut et d’autres toujours
en bas…
mais les écarts entre groupes se raccourcissent.
En terme sociologique récent, on dit que la distance
inter-classe — l’écart moyen de ressources, d’équipements, de conditions
d’existence — diminue.
Le 20 ème siècle, c’est celui où l’on passe à un
monde de confort élargi. Les différences deviennent plus graduelles et moins radicales
qu’au XIXème.
Autrefois, l’écart était visible dans l’habitat,
dans l’alimentation, dans l’accès à l’éducation. On le voit bien chez Hugo puis
Zola même si l’on peut imaginer que c’est romancé.
Mais désormais, beaucoup de ménages partagent :
- un logement équipé,
- des biens durables… la télé, la machine à laver, l’ordinateur, etc.
- une scolarité prolongée pour les enfants,
- une protection sociale commune.
La hiérarchie subsiste, mais elle est plus
lissée, moins fracturée.
La pyramide ne s’effondre pas… par contre elle
s’épaissit au centre et elle maigrit du bas… Comme votre serviteur qui perd de
la fesse, des cuisses et des mollets en prenant du bidou.
La toupie sociale
Dans La Seconde Révolution française
(1988), Henri Mendras propose l’image de la toupie.
Fine aux extrémités.
Large au milieu.
La majorité de la population se concentre dans
des positions intermédiaires :
employés, techniciens, professions intermédiaires, cadres moyens.
Un vaste centre numériquement dominant.
Ce centre partage des niveaux de vie relativement
proches, des équipements similaires, des trajectoires scolaires plus longues
que par le passé.
La société devient ventrue.
Et lorsque la majorité se situe au centre, la
représentation d’une société divisée en blocs nettement séparés (qu’il en ait
deux comme chez Marx ou plus comme Weber) perd de sa force descriptive.
Conclusion: une hiérarchie moins fracturée
La thèse mendrassienne est nette :
- Transformation profonde de la structure socioprofessionnelle.
- Élévation générale du niveau de vie.
- Diffusion massive des biens et des protections.
- Réduction des distances inter-classes.
- Concentration majoritaire au centre.
La hiérarchie demeure. Mais elle devient moins cassée... fragmentée... fracturée
La vision marxienne expliquait un monde de ruptures.
La toupie mendrassienne décrit un monde de rapprochements... Donc un monde différent... Un monde dans lequel, peut-être (le peut-être est important), les classes n'ont plus leur place... Ou une place moins prégnante.
Que deviennent
alors les quatre critères ?
Reprenons notre définition.
1. Groupe
social de grande dimension
Les groupes existent toujours.
Mais ils ne s’opposent plus frontalement.
La majorité se concentre dans une vaste classe moyenne.
2. Hiérarchie
de fait
La hiérarchie demeure juridiquement invisible et
socialement réelle.
Mais les écarts se resserrent.
La distance entre chaque groupe diminue.
3. Position
et dotation dans le système productif
Les positions restent différenciées.
Mais la diffusion des diplômes, de la consommation et de la propriété atténue
la visibilité des écarts.
Les différences deviennent plus graduelles que
structurantes.
4. Identité
temporelle, culturelle et collective
Si les modes de vie convergent,
si les trajectoires deviennent plus mobiles,
si les pratiques culturelles se rapprochent,
alors l’identité collective forte s’affaiblit.
Il devient plus difficile de parler d’un « monde
ouvrier » nettement distinct d’un « monde des cadres ».
La classe ne disparaît pas nécessairement comme
catégorie statistique.
Mais elle perd en cohésion vécue.


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