Les classes sociales : quand la fumée des usines dessine des frontières
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| The crossing sweeper, William Powell Frith (1858) |
J’ai traversé des siècles où l’on naissait noble et l’on mourait noble.
Et j’ai traversé un autre siècle — plus bruyant, plus mécanique — où l’on naissait pauvre et l’on mourait… souvent pauvre aussi.
Si l’on décide de penser la société en termes de classes sociales, alors on ne peut pas se contenter de dire : “Il y a des riches et des pauvres.”
Ce serait trop simple. Trop rapide.
Penser en termes de classes, cela oblige à poser des questions plus exigeantes.
Cela oblige à regarder comment les groupes se séparent…
mais aussi comment ils tiennent ensemble.
Une société structurée en classes nous oblige à examiner quatre choses :
– la distance entre les groupes ;
– la cohérence à l’intérieur des groupes ;
– le sentiment d’appartenance ;
– et la liberté réelle des trajectoires individuelles.
Pour tester cette grille, je vous propose un voyage.
Direction : l’Angleterre du XIXe siècle.
L’Angleterre que voit Karl Marx lorsqu’il écrit Le Capital en 1867, en pleine époque victorienne.
Des usines, du charbon, des quartiers ouvriers noirs de suie.
Un monde où les écarts sociaux ne sont pas abstraits. Ils sont visibles.
Regardons si nos quatre critères fonctionnent.
Les distances interclasses
Distance interclasse : écart important et structurant entre deux groupes sociaux différents (revenus, patrimoine, conditions de vie, pouvoir). Plus l’écart est grand, plus la frontière sociale est nette.
Dans l’Angleterre industrielle, les distances sont frappantes.
D’un côté : les propriétaires d’usines.
Ils possèdent les machines, les bâtiments, le capital.
Ils décident.
De l’autre : les ouvriers.
Ils ne possèdent que leur force de travail.
Ils exécutent.
La distance est économique :
les uns accumulent du capital, les autres vivent du salaire.
Elle est résidentielle :
les quartiers bourgeois ne ressemblent pas aux quartiers ouvriers.
Elle est sanitaire :
les historiens montrent que l’espérance de vie des ouvriers urbains est nettement plus faible que celle des classes aisées.
Elle est politique :
le droit de vote reste longtemps limité aux propriétaires.
Chez Marx, la ligne de fracture est claire : la propriété des moyens de production (Le Capital, 1867).
Ici, la distance interclasse n’est pas floue.
Elle organise la société entière.
Les distances intraclasse
Distance intraclasse : degré de différence entre les membres d’un même groupe social. Si les membres d’une classe vivent des situations très proches, la distance intraclasse est faible ; s’ils sont très différents, elle est forte.
Une classe sociale ne tient que si ses membres partagent quelque chose de commun.
Dans l’Angleterre du XIXe siècle, les ouvriers partagent :
– la dépendance au salaire ;
– de longues journées de travail ;
– une forte insécurité économique ;
– une exposition aux crises industrielles.
Bien sûr, un mineur et un tisserand n’ont pas exactement la même vie.
Mais leur position dans le système productif est semblable : ils ne possèdent rien, ils vendent leur travail.
Même chose du côté des industriels :
ils possèdent le capital et dirigent la production.
Les différences internes existent, mais elles ne détruisent pas l’unité du groupe.
Les distances intraclasse restent relativement limitées.
Autrement dit :
les groupes sont séparés entre eux,
mais aussi relativement cohérents en leur sein.
L’identification subjective
Identification subjective : fait pour un individu de se reconnaître comme appartenant à une classe sociale et de se sentir lié aux autres membres de cette classe.
Marx distingue la classe “en soi” et la classe “pour soi” (Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, 1852).
Une classe “en soi” existe objectivement.
Mais elle devient “pour soi” lorsque ses membres prennent conscience de leurs intérêts communs.
Au XIXe siècle, les ouvriers s’organisent :
– syndicats ;
– grèves ;
– journaux militants.
Ils commencent à se penser comme un groupe ayant un destin commun.
La classe ouvrière ne se contente plus d’exister.
Elle se nomme.
Elle se mobilise.
L’identification subjective renforce alors la réalité sociale de la classe.
Le degré d’individualisation
Degré d’individualisation : niveau de liberté dont disposent les individus pour construire leur trajectoire indépendamment de leur origine sociale. Plus l’individualisation est faible, plus la classe détermine le parcours.
Dans l’Angleterre industrielle, la naissance pèse lourd.
Le fils d’ouvrier devient souvent ouvrier.
Le capital se transmet fréquemment par héritage.
La mobilité sociale existe, mais elle reste limitée.
Les trajectoires sont largement encadrées par la position familiale et par la place occupée dans le système productif.
Les appartenances collectives sont fortes.
Les parcours sont moins diversifiés que dans les sociétés contemporaines.
La classe structure l’existence de manière durable.
Conclusion : une grille qui fonctionne en tout temps ?
Nous avons examiné quatre critères :
– l’intensité des distances entre groupes ;
– la cohérence interne des groupes ;
– l’existence d’une identification collective ;
– le degré d’encadrement des trajectoires.
Dans l’Angleterre victorienne du XIXe siècle, ces quatre éléments sont réunis.
Les écarts sont massifs.
Les groupes sont cohérents.
L’identité de classe progresse.
Les trajectoires sont fortement déterminées.
Ici, penser la société en termes de classes fonctionne clairement.
Mais une question se profile.
Ces quatre critères sont-ils encore réunis dans la France du XXIe siècle ?
Les distances sont-elles toujours aussi visibles ?
Les groupes toujours aussi homogènes ?
Les individus toujours aussi attachés à une identité de classe ?
Les trajectoires toujours aussi encadrées ?
Autrement dit :
la grille marxienne tient-elle encore face à nos sociétés contemporaines ?
C’est ce que nous examinerons dans les prochains articles.



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