Des outils pour mesurer la pertinence du concept de classe sociale

 

The crossing sweeper, William Powell Frith (1858)
Archives sonores – BirdyDoc


J’ai traversé des siècles où l’on naissait noble comme on hérite d’un tableau : sans mérite particulier, mais avec l’air très assuré de ceux qui confondent naissance et supériorité.

Et j’ai traversé un autre âge, plus noir, plus bruyant, plus persuadé que la fumée était le parfum naturel du progrès ; un âge où l’on naissait ouvrier sans avoir été consulté.

Dans le premier monde, les puissants portaient titres, perruques et certitudes héréditaires. Dans le second, ils ont surtout changé de costume : le privilège a quitté la perruque pour le haut-de-forme, le carrosse pour le wagon capitonné, la terre pour l’usine.

Quant aux autres, ils ont conservé l’essentiel : la fatigue, la dépendance, et cette étrange habitude d’être nombreux sans comprendre réellement le pouvoir que cela donne.

L’humanité, au fond, change moins souvent de structure qu’elle ne change de décoration. Elle repeint ses inégalités avec les couleurs du siècle, puis s’étonne qu’on les reconnaisse encore.

Mais ici, inutile de reprendre toute l’enquête depuis le début. Dans le texte précédent, nous avons retenu plusieurs critères pour définir les classes sociales. Or, tous n’ont pas besoin d’être vérifiés de nouveau. Nous laisserons donc de côté ce qui relève désormais de l’évidence ou du cadre général.

D’abord, il n’est plus nécessaire de se demander s’il existe encore une hiérarchie de droit, c’est-à-dire une hiérarchie inscrite dans la loi. Nul ne naît plus officiellement noble, taillable ou privilégié. Sur ce point, le décor juridique a changé. Les inégalités demeurent, bien sûr, mais elles ne prennent plus la forme ancienne de statuts légaux clairement affichés.

Ensuite, nous partirons du principe que les groupes dont nous parlons sont suffisamment larges pour compter réellement dans l’organisation de la société. Il ne s’agit pas ici de traquer de minuscules catégories sociales au microscope, mais de voir si de grands ensembles continuent ou non à structurer le monde social.

Reste alors l’essentiel : savoir si ces groupes existent encore comme de véritables classes sociales. Pour cela, je vous propose une petite dissection en quatre temps.

Une société structurée en classes oblige à examiner quatre choses :

– la distance entre les groupes, autrement dit la distance interclasse ;
– la cohérence à l’intérieur des groupes, c’est-à-dire la distance intraclasse ;
– le sentiment d’appartenance, qu’on appelle aussi l’appartenance subjective ;
– et enfin le degré d’autonomie des trajectoires individuelles, autrement dit le degré d’individualisation.

Il faut ainsi se demander si les groupes sociaux restent nettement séparés, s’ils demeurent relativement homogènes, si les individus s’y reconnaissent encore, et jusqu’à quel point ils peuvent vraiment échapper à la place que leur origine semblait leur préparer.

Pour éprouver cette grille, partons en voyage.

Direction : l’Angleterre du XIXe siècle.

Pas celle des cartes postales, ni celle des gentlemen qui ont l’air d’avoir inventé le mauvais temps par raffinement. Non. L’Angleterre que voit Karl Marx lorsqu’il publie Le Capital en 1867 : celle des usines, du charbon, des quartiers ouvriers noircis de suie, des machines qui dévorent des vies avec l’impassibilité d’un métronome.

Un monde où les écarts sociaux ne sont pas des abstractions pour dissertation scolaire. Ils se voient. Ils se respirent. Ils s’encaissent


Commençons avec les distances interclasses

La distance interclasse, c’est l’écart important et structurant entre deux groupes sociaux différents : revenus, patrimoine, conditions de vie, pouvoir. Plus l’écart est grand, plus la frontière sociale devient nette.

Dans l’Angleterre industrielle, cette distance a la délicatesse d’un bon coup de matraque.

D’un côté, les propriétaires d’usines. Ils possèdent les machines, les bâtiments, le capital. En somme, tout ce qui permet de décider — et, surtout, de faire travailler les autres.

De l’autre, les ouvriers. Ils ne possèdent guère que leur force de travail. C’est peu pour vivre, mais assez pour enrichir les bourgeois.

La distance est d’abord économique : les uns accumulent du capital et des revenus ; les autres vivent d’un salaire bas, souvent un salaire de subsistance.

La distance est aussi résidentielle : les bourgeois ne vivent pas avec les prolétaires,  les quartiers bourgeois ne ressemblent pas aux quartiers ouvriers. Il y a des rues pour les fiacres et d’autres pour le cholera, le typhus, la typhoïde... Et pour vous éviter les hauts le cœur, je ne vous parle pas des diarrhées et des dysenteries. Deux mondes qui coexistent en étant séparés.

La distance est ainsi sanitaire : les historiens ont montré que l’espérance de vie des ouvriers urbains est nettement plus faible que celle des classes aisées.

Elle est politique, enfin : le droit de vote demeure longtemps limité aux propriétaires, comme si la dignité civique était une dépendance du patrimoine.

Chez Marx, la ligne de fracture est claire : elle passe par la propriété des moyens de production.

Ici, la distance interclasse n’a rien de flou. Elle ne se contente pas d’organiser les revenus ; elle organise l’ensemble de la société, jusqu’aux corps, jusqu’aux quartiers, jusqu’aux espérances de vie.


Continuons avec les distances intraclasses

La distance intraclasse, c’est le degré de différence entre les membres d’un même groupe social. Si les membres d’une classe vivent des situations proches, la distance intraclasse est faible ; s’ils sont très différents, elle est forte.

Car une classe sociale ne tient que si ses membres ont quelque chose en commun d’un peu plus solide qu’un vague ressentiment ou une couleur de casquette.

Dans l’Angleterre du XIXe siècle, les ouvriers partagent plusieurs traits essentiels :

– la dépendance au salaire ;
– de longues journées de travail ;
– une forte insécurité économique ;
– une exposition directe aux crises industrielles.

Bien sûr, un mineur et un ouvrier du textile n’ont pas exactement la même existence. On ne souffre pas de la même manière dans une galerie et dans un atelier. Mais leur position dans le système productif reste semblable : ils ne possèdent pas le capital, ils vendent leur travail. Surtout ici, leurs vies matérielles et culturelles sont similaires comme s'il n'y avait rien de plus homogènes que des pauvres vivant parmi les pauvres.

Même chose du côté des industriels : tous ne sont pas également riches, ni également puissants, mais ils partagent une position commune de propriétaires et de dirigeants de la production... Et par delà, ils partagent des goûts, des styles de vie, un confort...

Les différences internes existent, évidemment.  Mais ces écarts ne suffisent pas à dissoudre l’unité du groupe.

Autrement dit, les groupes sont séparés entre eux par une forte distance interclasse, et relativement cohérents en leur sein parce que la distance intraclasse reste limitée.


Intéressons-nous, désormais, à l’identification subjective

L’identification subjective, c’est le fait pour un individu de se reconnaître comme appartenant à une classe sociale et de se sentir lié aux autres membres de cette classe.

Marx distinguait la classe « en soi » et la classe « pour soi ».

Une classe « en soi » existe objectivement, par sa place dans les rapports de production. Mais elle devient « pour soi » lorsque ses membres prennent conscience de leurs intérêts communs.

Et c’est là que l’histoire cesse d’être seulement une mécanique pour devenir aussi une dramaturgie.

Au XIXe siècle, les ouvriers prennent conscience de leur unité,  ils s’organisent : syndicats, grèves, journaux militants. Ils commencent à se penser comme un groupe ayant un destin commun. ils s'identifient à leur groupe.

La classe ouvrière ne se contente plus d’exister ; elle se nomme, elle se raconte, elle se mobilise.

L’identification subjective renforce alors la réalité sociale de la classe. Les ouvriers, dans l’ensemble, peuvent se reconnaître comme appartenant à une même condition. Et les bourgeois, même lorsqu’ils évitent de le proclamer avec franchise, savent fort bien de quel côté de la table ils dînent.


Terminons avec le degré d’individualisation

Le degré d’individualisation désigne le niveau de liberté dont disposent les individus pour construire leur trajectoire indépendamment de leur origine sociale. Plus il est faible, plus la classe détermine le parcours.

Dans l’Angleterre industrielle, la naissance pèse lourd. Très lourd. Avec cette pesanteur anglaise qui sait rester correcte tout en écrasant parfaitement.

Le fils d’ouvrier devient souvent ouvrier. Le capital, lui, se transmet fréquemment par héritage. La mobilité sociale existe, sans doute, mais elle reste limitée.

Les trajectoires sont largement encadrées par la position familiale et par la place occupée dans le système productif. On naît dans une classe, on se marie souvent dans cette classe, on demeure dans cette classe.

Les parcours sont beaucoup moins diversifiés que dans les sociétés contemporaines. La classe structure l’existence de manière durable. Le déterminisme social est fort ; l’individu choisit moins sa vie qu’il n’habite le couloir qu’on a prévu pour lui.


Conclusion : une grille qui fonctionne en tout temps ?

Nous avons donc examiné quatre critères :

– les distances entre les classes, les distances interclasses ;
– la cohérence interne des groupes (les distances intraclasses) ;
– l’existence d’une conscience de classe (l'identification subjective) ;
– le degré d’encadrement des trajectoires (le degré d'individualisation).

Dans l’Angleterre victorienne du XIXe siècle, ces quatre éléments sont réunis.

Les écarts sont massifs. Les groupes sont cohérents. L’identité de classe progresse. Les trajectoires sont fortement déterminées.

Autrement dit, ici, penser la société en termes de classes fonctionne très bien.

Mais la question, comme toujours, arrive après le confort apparent de la démonstration. Elle entre sans frapper, avec ses chaussures pleines de boue.

Ces quatre critères sont-ils encore réunis dans la France du XXIe siècle ?

Les distances inter sont-elles toujours aussi visibles ?
Les groupes toujours aussi homogènes ?
Les individus toujours aussi attachés à une identité de classe ?
Et les trajectoires toujours aussi encadrées ?

Autrement dit : notre grille tient-elle encore face à nos sociétés contemporaines ?

C’est ce que nous examinerons dans les prochains épisodes.


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