Quand le “nous” se fissure

 (augmentation des distances intra-classes et perte de l’identification subjective)

Un médecin généraliste devant une patiente (Patrick Allard/REA)
Ce médecin appartient-il à la classe dirigeante, ou privilégiée ou dominante ou bourgeoise... Peu importe le nom... Ou bien à la classe moyenne ? 


Je suis Birdy Doc.

J’ai connu des époques où l’on disait
“nous, les ouvriers”
ou
“nous, les bourgeois”
avec la tranquille assurance de ceux qui savent d’ « où » ils parlent.

Puis vint la grande moyennisation.
Henri Mendras décrivait une société en toupie :
un centre élargi,
des extrêmes moins massifs,
une diffusion relative du confort matériel.

L’image suggérait un rapprochement.
Moins de distance verticale.
Moins d’opposition frontale.

Et pourtant.

Deux phénomènes apparaissent avec netteté dans les sociétés contemporaines :

  • L’augmentation des distances intra-classes.
  • La perte de l’identification subjective à une classe.

Ces deux mouvements ne s’annulent pas.
Ils  se renforcent.

 

La perte de l’identification subjective à une classe

Les enquêtes montrent régulièrement que :

  • une partie des individus ne sait pas à quelle classe elle appartient ;
  • certains déclarent n’appartenir à aucune classe ;
  • une grande majorité de ceux se disent appartenir à une classe pensent appartenir à la “classe moyenne”.

Et appartenir à la classe moyenne même lorsque leur position objective les situe clairement dans le haut ou le bas de la hiérarchie.


On parle de perte de l’identification subjective à une classe, et cela désigne l’affaiblissement du sentiment d’appartenance collective.

Ce qui frappe ici, c’est que la référence à la “classe moyenne” fonctionne souvent comme une catégorie refuge.

Se dire “classe moyenne”,
ce n’est pas seulement indiquer un niveau de vie.

C’est neutraliser le langage de la domination.

Ni dominant.
Ni dominé.
Juste “normal”… Moyen.

Or une société où chacun se dit “moyen” est une société où les frontières symboliques entre classes deviennent floues. Et donc où la pertinence du concept s’amoindrie.

 

L’augmentation des distances intra-classes

Parallèlement, les écarts internes aux groupes s’accentuent.

C’est ce que l’on appelle l’augmentation des distances intra-classes.

À l’intérieur même des catégories, les situations divergent fortement :

  • propriétaires et non-propriétaires ;
  • salariés protégés et travailleurs précaires ;
  • diplômés très sélectifs et diplômés ordinaires ;
  • ménages patrimoniaux et ménages dépendants du seul revenu du travail.

Statistiquement regroupés,
socialement éloignés.

De nouvelles hiérarchies apparaissent non plus entre classes mais à l’intérieur même des classes.

 

L’articulation des deux phénomènes

Et on peut facilement articuler perte du sentiment d’appartenance et augmentation des distances intra-classes.

Cette augmentation  fragilise mécaniquement l’identification commune.

Plus un groupe est hétérogène, moins ses membres partagent des conditions comparables,
moins ils développent une conscience homogène.

Un individu objectivement favorisé peut se percevoir comme “moyen” s’il se compare à des situations beaucoup plus favorisées. 

Un médecin, clairement et objectivement favorisé dans la société, regardant du côté des ultra-riches ne pourra accepter qu’il appartienne à la même classe. Les écarts ont à ce point augmenté que beaucoup de médecins parlent de « déclassement ». Ils ont le sentiment d’être dans une position sociale inférieure à celle des générations de médecins passé.

Un ouvrier en contrat précaire n’est objectivement pas à la même place qu’un ouvrier en contrat stable. Les écarts grandissent et le sentiment d’appartenance à une classe ouvrière disparait progressivement.

La comparaison devient interne.

Le patron de PME avec ses 5000 € de revenus mensuels ne se compare plus à l’ouvrier,
mais au dirigeant du CAC 40 qui peut gagner 400 fois plus [1].

Le salarié précaire ne se compare plus au grand patron, mais au salarié stable.

La structure globale devient moins visible, plus floue.

Ainsi, l’augmentation des distances intra-classes alimente la perte de l’identification subjective à une classe.


Conclusion

Nous sommes face à un double mouvement.

D’un côté, les inégalités objectives persistent.

De l’autre, l’augmentation des distances intra-classes fragmente les groupes, et la perte de l’identification subjective à une classe affaiblit le “nous”.

Les classes sociales ne disparaissent pas nécessairement comme groupe structurant et comme outil d'analyse du sociologue.
Mais leur capacité à produire une conscience collective s’atténue.

Et moi, Birdy Doc, qui ai vu des hommes se lever au nom d’un groupe clairement nommé,
je contemple aujourd’hui une société où l’on préfère se dire “moyen”, un peu comme si l’on abdiquait devant un devoir trop dur dont on espère obtenir un petit 10.

Le mot “classe” subsiste… Comme outil pour sociologue mais l’identification, elle, vacille et les classes perdent de leur substance.

 

 

Analyse au regard de nos quatre critères

Reprenons maintenant notre définition exigeante d’une classe sociale.

Groupe social de grande dimension

Les ensembles statistiques existent toujours.
Les catégories socioprofessionnelles, les déciles de revenus, les groupes intermédiaires sont identifiables.

Mais leur consistance subjective diminue.
Un groupe peut exister objectivement sans se vivre comme tel.

Hiérarchie de fait

La hiérarchie sociale demeure mesurable.
Les écarts de revenus et de patrimoine persistent.

La hiérarchie reste réelle, mais sa lecture collective s’affaiblit.

Position et dotation dans le système productif

Les positions dans le système productif restent différenciées.

Toutefois, l’hétérogénéité interne des catégories — en termes de revenus, de stabilité d’emploi, de capital culturel ou patrimonial — rend plus fragile l’idée d’une dotation homogène à l’intérieur d’un même groupe.

Plus les écarts intra-classes s’accroissent, plus la cohérence de ce critère se complexifie et perd de sa pertinence.

Identité temporelle, culturelle et collective

C’est ici que la fragilité est la plus nette.

Une classe sociale suppose une mémoire commune, des représentations partagées, une capacité à dire “nous”.

Or la généralisation de l’auto-identification à la “classe moyenne” et la difficulté croissante à se situer dans une structure hiérarchique indiquent un affaiblissement de cette identité collective.

La classe demeure comme outil d’analyse.
Elle devient plus incertaine comme expérience vécue.


[1] Calcul fait à partir des revenus de Carlos Tavares (Directeur général de Stellantis) en 2025.

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