Quand le “nous” se fissure
(augmentation des distances intra-classes et perte de l’identification subjective)
Je suis Birdy Doc.
J’ai connu des époques où l’on disait
“nous, les ouvriers”
ou, dans des salons plus discrets,
“nous, les bourgeois”
dans les deux cas, un "nous" dit avec la tranquille assurance de ceux qui savent d’ « où » ils
parlent.
Puis vint la grande moyennisation.
Henri Mendras décrivait une société en toupie :
un centre élargi,
des extrêmes moins massifs,
une diffusion relative du confort matériel.
L’image suggérait un rapprochement.
Moins de distance interclasses
Moins de fractures, moins d’opposition frontale.
Moins d'oppositions frontales et plus d'individualisme et d'individualisation.
Les classes sociales sont malmenées et ce d'autant plus que deux phénomènes autres apparaissent avec netteté dans les sociétés contemporaines :
- L’augmentation des distances (non pas inter-classes mais) intra-classes.
- La perte de l’identification subjective à une classe.
Deux mouvements qui ne s’annulent pas et bien au contraire qui se renforcent.
Commençons avec la perte de
l’identification subjective à une classe
Les enquêtes montrent régulièrement qu' une partie des individus dit n'appartenir à aucune classe... près du tiers des sondés actuellement. On peut parler ici de perte de l’identification subjective à une classe.
Reste deux tiers qui pour la très grande majorité se considère comme "moyen".
Ils se sentent appartenir à la classe moyenne même lorsque
leur position objective les situe clairement dans le haut ou le bas de la
hiérarchie. (Lien vers une très bonne étude du cepremap). Parmi les 20% des français les plus aisés, 70% considèrent appartenir à la classe moyenne. Intéressant, non? Les riches se considèrent moyens.
On peut parler ici de brouillage de l’identification subjective à une classe. Et cela signifie beaucoup.
Se dire “classe moyenne”, ce n’est pas seulement indiquer un niveau de vie. C’est neutraliser le langage de la domination.
Ni dominant.
Ni dominé.
Juste “normal”… Moyen.
Or une société où chacun se dit “moyen” est une
société où les frontières symboliques entre classes deviennent floues. Et donc
où la pertinence du concept de classe s’amoindrit.
L’augmentation des distances intra-classes
Parallèlement, les écarts internes aux groupes
s’accentuent.
C’est ce que l’on appelle l’augmentation des
distances intra-classes.
À l’intérieur même des catégories aisées, moyenne, populaire par exemple, les situations
divergent fortement :
- propriétaires et non-propriétaires ;
- salariés protégés et travailleurs précaires ;
- diplômés de diplômes très sélectifs et diplômés ordinaires ;
- ménages patrimoniaux (je ne sais pas si je peux le dire ainsi) et ménages dépendants du seul revenu du travail.
Statistiquement regroupés,
socialement éloignés.
De nouvelles hiérarchies apparaissent non plus
entre classes mais à l’intérieur même des classes.
L’articulation
des deux phénomènes
Et on peut facilement articuler perte du
sentiment d’appartenance et augmentation des distances intra-classes.
Cette augmentation fragilise mécaniquement l’identification
commune.
Plus un groupe est hétérogène, moins ses membres
partagent des conditions comparables,
moins ils développent une conscience homogène.
Un individu objectivement favorisé peut se percevoir comme “moyen” s’il se compare à des situations beaucoup plus favorisées.
Un médecin, clairement et objectivement favorisé dans la société, regardant du côté des ultra-riches ne pourra accepter qu’il appartienne
à la même classe. Les écarts ont à ce point augmenté que beaucoup de médecins parlent de « déclassement ». Ils ont le sentiment d’être dans une
position sociale inférieure à celle des générations de médecins passé. C'est un peu la même chose avec les professeurs.
Un ouvrier en contrat précaire n’est
objectivement pas à la même place qu’un ouvrier en contrat stable. Les écarts grandissent
et le sentiment d’appartenance à une classe ouvrière disparait progressivement.
La comparaison devient interne.
Le patron de PME avec ses 5000 € de revenus mensuels ne se compare plus à l’ouvrier,
mais au dirigeant du CAC 40 qui peut gagner 400 fois plus [1].
Le salarié précaire ne se compare plus au grand
patron, mais au salarié stable.
La structure globale devient moins visible, plus
floue.
Ainsi, l’augmentation des distances intra-classes alimente la perte de
l’identification subjective à une classe.
Conclusion
Nous sommes face à un double mouvement.
D’un côté, les inégalités objectives persistent.
De l’autre, l’augmentation des distances intra-classes fragmente les groupes, et la perte/brouillage de l’identification subjective à une classe affaiblit le “nous”.
Les classes sociales ne disparaissent pas
nécessairement comme groupe structurant et comme outil d'analyse du sociologue.
Mais leur capacité à produire une conscience collective s’atténue.
Et moi, Birdy Doc, qui ai vu des hommes se lever au nom d’un groupe clairement nommé,
je contemple aujourd’hui une société où l’on préfère se dire “moyen”, un peu
comme si l’on abdiquait devant un devoir trop dur dont on espère obtenir un
petit 10.
Le mot “classe” subsiste… Comme outil pour sociologue mais l’identification, elle, vacille et les classes perdent de leur substance.
[1] Calcul fait à partir des revenus de Carlos Tavares (Directeur général de Stellantis) en 2025.


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