Bourdieu : quand les classes sociales existent tout en étant invisibilisées


Je pensais avoir terminé mon enquête.

Marx m’avait montré les fondations du bâtiment social : l’économie, la propriété, le travail.
Weber m’avait fait visiter les étages : la richesse, le prestige et le pouvoir.

Trois ordres, trois hiérarchies, trois manières de distribuer les chances de vie.

Je croyais donc avoir compris le plan de la maison.

Mais un sociologue français allait me montrer que le bâtiment était plus subtil encore.

Je parle de Pierre Bourdieu.

Je l’ai rencontré dans un bureau encombré de livres, quelque part à Paris. Un bureau qui ressemblait à l’atelier d’un mécanicien de la société : des concepts partout, des schémas griffonnés, et ce regard tranquille de celui qui observe les choses longtemps avant d’en parler.

À cette époque, certains sociologues annonçaient déjà la disparition des classes sociales.

La société s’était enrichie, l’école s’était développée, les modes de vie semblaient se rapprocher. Pour certains observateurs, comme Henri Mendras, la vieille pyramide sociale était en train de se transformer en une vaste constellation centrale.

Bourdieu n’était pas convaincu.

Pour lui, les classes sociales n’avaient pas disparu.

Elles étaient toujours là.

Simplement… elles étaient devenues plus discrètes.

Bourdieu opère en réalité une sorte de synthèse entre Marx et Weber.

De Marx, il conserve l’idée essentielle : la société reste traversée par des rapports de domination.

De Weber, il retient que ces rapports ne reposent pas sur une seule dimension. L’économie compte, bien sûr, mais le prestige, la reconnaissance sociale et les positions de pouvoir comptent aussi.

Simplement, Bourdieu ne parle plus d’ordres séparés.

Il les réunit dans une même analyse des classes sociales.


L'espace social bourdieusien

Pour comprendre la structure sociale, explique-t-il, il faut regarder les ressources dont disposent les individus.

Il appelle ces ressources des capitaux.

  • Le capital économique : les revenus, le patrimoine, les biens matériels.
  • Le capital culturel : les diplômes, les connaissances, les manières de parler, les goûts culturels, la familiarité avec les œuvres et les institutions culturelles.
  • Le capital social : les relations, les réseaux, les contacts qui permettent d’ouvrir certaines portes.

Et lorsque ces ressources sont reconnues et valorisées par les autres, elles deviennent ce que Bourdieu appelle du capital symbolique : du prestige, de la reconnaissance sociale.

Avec ces différents capitaux, Bourdieu construit ce qu’il appelle l’espace social.

Imaginez une immense carte de la société où les individus se répartissent selon la quantité et le type de capitaux qu’ils possèdent.

La question que soulève ce graphique plutôt ancien est "qu'est-ce qui a changé depuis?" (Qui pratique le plus la chasse ? Qui écoute France Culture ? Qui boit du Ricard ? etc.)


Certains disposent surtout de capital économique.

D’autres sont riches en capital culturel.

D’autres encore possèdent des réseaux puissants.

Et dans cet espace, des regroupements apparaissent.

Des individus qui occupent des positions proches, qui ont des conditions de vie comparables, qui fréquentent les mêmes lieux, qui partagent souvent les mêmes goûts et les mêmes pratiques.

Ces regroupements constituent des classes sociales.

Mais attention.

Ces classes ne sont pas toujours conscientes d’elles-mêmes.

Bourdieu explique que les classes existent d’abord objectivement dans la structure sociale. Elles correspondent à des positions similaires dans l’espace social.

Mais cela ne signifie pas que les individus qui occupent ces positions se perçoivent forcément comme membres d’un même groupe.

Les classes sociales existent donc d’abord « sur le papier », comme des regroupements que le sociologue peut observer.

Ce qui rapproche les individus d’une même classe, ce ne sont pas seulement leurs ressources.

Ce sont aussi leurs manières de vivre.

Bourdieu appelle cela l’habitus.

L’habitus désigne l’ensemble des dispositions que les individus acquièrent au cours de leur socialisation : des manières de penser, de parler, de se comporter, de juger ce qui est beau ou banal, distingué ou vulgaire.

Ces dispositions nous paraissent naturelles.

Mais elles sont en réalité profondément liées à notre position sociale.

C’est pourquoi des individus appartenant à des milieux sociaux proches ont souvent des goûts, des pratiques culturelles et des comportements similaires.

Sans forcément s’être concertés.

Ainsi apparaissent de grandes configurations sociales.

  • Une classe dominante, fortement dotée en capitaux.
  • Une classe moyenne, disposant de ressources intermédiaires.
  • Et une classe populaire, moins dotées en capital économique et culturel.

La classe dominante elle-même n’est pas homogène.

Certains de ses membres possèdent surtout du capital économique : les grands patrons, les dirigeants d’entreprises.

D’autres disposent surtout d’un capital culturel élevé : les universitaires, les intellectuels, certains hauts fonctionnaires.

Ces fractions peuvent entrer en concurrence pour définir ce qui vaut vraiment dans la société : l’argent ou la culture.

Mais malgré ces rivalités, elles occupent globalement les positions les plus favorables dans l’espace social.

Et cette domination ne passe pas seulement par la richesse ou par le pouvoir politique.

Elle passe aussi par ce que Bourdieu appelle la violence symbolique.

Une domination douce, presque invisible.

Pas une violence physique.

Une violence des évidences.

Une manière d’imposer une vision du monde… tout en faisant croire qu’elle est naturelle.


L'illustration de la violence symbolique

Prenez l’école.

Officiellement, l’école est un lieu d’égalité.
Même programme pour tous.
Même examen pour tous.

Même promesse : si vous travaillez, vous réussirez.

Mais les enfants n’arrivent pas tous à l’école avec les mêmes ressources.

Certains viennent de familles où l’on parle beaucoup, où l’on lit, où l’on discute de livres, de politique ou d’art autour de la table. Ils sont déjà familiers avec la langue et les références que l’école valorise.

D’autres viennent de milieux où les formes de culture sont différentes : plus pratiques, plus orales, plus liées au travail ou à la vie quotidienne.

Lorsque ces enfants arrivent à l’école, ils ne rencontrent pas simplement un programme scolaire.

Ils rencontrent une culture.

Une culture qui ressemble beaucoup à celle des classes dominantes.

Ce décalage produit une situation particulière : les élèves qui maîtrisent déjà ces codes semblent naturellement « bons élèves ». Les autres doivent apprendre, en même temps que les mathématiques ou la grammaire, une manière nouvelle de parler, de penser et même de se tenir.

Certains y parviennent.

D’autres non.

Mais lorsque l’échec arrive, l’institution scolaire envoie souvent un message simple : si vous échouez, c’est parce que vous ne travaillez pas assez ou parce que vous n’avez pas les capacités nécessaires.

La dimension sociale du problème disparaît.

La structure devient invisible.

Et la domination se transforme en responsabilité individuelle.

C’est cela, la violence symbolique : l’imposition d’une culture particulière comme si elle était universelle.


Mais cette violence symbolique ne se manifeste pas seulement dans les institutions.

Elle apparaît aussi dans la manière dont une société définit le bon goût… et le mauvais.

Prenez une expression très banale : le « beauf ».

On l’utilise pour désigner un individu jugé vulgaire, ridicule, peu cultivé.

Mais qui définit ce qu’est un « beauf » ?

Ce ne sont généralement pas les classes populaires elles-mêmes.

Ce sont souvent les individus les plus riches en capital culturel ou symbolique qui fixent ces frontières invisibles : ce qui est distingué, ce qui est raffiné, et ce qui ne l’est pas.

Les goûts musicaux, la manière de parler, les loisirs, les habitudes alimentaires peuvent ainsi devenir des critères implicites de classement social.

On rit du « beauf »… mais ce rire est aussi une manière de rappeler où se situe la frontière du bon goût.

Et, comme toujours chez Bourdieu, cette frontière n’est jamais totalement innocente.


Conclusion

En refermant mon carnet ce soir-là, je compris que Bourdieu n’avait pas supprimé les classes sociales.

Il les avait rendues plus difficiles à voir.

Chez Marx, elles apparaissaient comme deux camps opposés.

Chez Weber, elles faisaient partie d’une stratification plus large.

Chez Bourdieu, elles deviennent des regroupements d’individus occupant des positions proches dans l’espace social, partageant souvent les mêmes capitaux, les mêmes dispositions… et parfois les mêmes illusions.

Les classes sociales n’ont donc pas disparu.

Elles se sont simplement faites plus discrètes.

Mais elles continuent, silencieusement, à organiser nos chances de vie.

Pierre Bourdieu (1930 - 2002)


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