La grande bourgeoisie existerait encore

 

Un 5 pièces à vendre dans le 16ème arrondissement de Paris... 
1,8 millions

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Un cinq-pièces à vendre dans le 16ᵉ arrondissement de Paris.
1,8 million d’euros.
Le genre d’annonce immobilière qui vous rappelle, avec la douceur d’une porte capitonnée qui se referme au nez du commun, que tout le monde n’habite pas exactement dans le même monde social.

Après avoir observé la société à travers les statistiques de patrimoine, notamment chez Thomas Piketty, une question assez simple finit par se poser.

Le capital est concentré. Très bien. Mais entre quelles mains ?

Les tableaux statistiques montrent des écarts, des déciles, des centiles, des courbes, des masses de patrimoine.
Bref, ils démontrent.

Mais ils restent abstraits.
Car derrière les colonnes de chiffres, il y a toujours des individus, des familles, des héritiers, des alliances, des carnets d’adresses et parfois des salons où l’on se transmet le monde comme d’autres se passent le sel.

C’est précisément ce qu’ont étudié Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot.

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot 


Eux ne se sont pas contentés de regarder la société depuis les tableaux Excel de l’inégalité.
Ils sont allés voir où vivait la grande bourgeoisie, comment elle se fréquentait, comment elle se reconnaissait, comment elle s’organisait.

Leurs enquêtes portent notamment sur les beaux quartiers de l’ouest parisien, sur Neuilly-sur-Seine, sur les espaces résidentiels les plus protégés, sur les lieux de villégiature, sur les cercles et sur les dispositifs de sociabilité du très haut de la hiérarchie sociale.
Autrement dit, ils ont étudié le sommet non comme une abstraction, mais comme un milieu.

Et ce qu’ils décrivent nous pousse à penser que la société n’a rien d’un grand bain de mixité heureuse.
La grande bourgeoisie n’est pas seulement un groupe riche.
C’est un groupe qui travaille à sa propre continuité.

Elle possède, bien sûr, de l’argent, mais aussi des relations, des habitudes communes, un sens très affûté des convenances et surtout une capacité remarquable à faire passer ses privilèges pour de la simple élégance.
Vieille ruse de classe : appeler « naturel » ce qui a demandé beaucoup d’organisation.

Les familles se connaissent.
Les enfants ne grandissent pas n’importe où.
Ils fréquentent souvent les mêmes établissements, les mêmes vacances, les mêmes cercles, et parfois, à force de prudence matrimoniale, les mêmes arbres généalogiques.

C’est ici qu’intervient l’un des exemples les plus parlants : les rallyes.
Sous leurs airs de mondanités adolescentes un peu amidonnées, ils remplissent une fonction sociale redoutablement efficace.
On y danse, certes.
Mais on y trie aussi.
On y apprend les codes.
On s’y habitue aux siens.
Et l’on s’y donne toutes les chances d’éviter la mésalliance, cette catastrophe antique qui consiste, pour certaines familles, à voir entrer dans le salon quelqu’un qui n’a pas le bon nom, pas les bons réseaux, ou pire encore, pas les bonnes manières de prononcer « patrimoine ».

Autrement dit, l’endogamie ne relève pas seulement du hasard amoureux.
Elle est aidée, préparée, accompagnée.
L’amour, dans ces milieux, a parfois le bon goût d’avoir été préalablement mis en relation.

Les Pinçon-Charlot montrent ainsi que la grande bourgeoisie développe de véritables stratégies de reproduction sociale.
Le patrimoine se transmet, bien sûr.
Mais les relations se transmettent aussi.
Les habitudes.
Les adresses.
Les codes.
Et ce sentiment très sûr que certains lieux vous appartiennent un peu plus qu’aux autres.

Il ne s’agit pas de dire que tous ses membres se téléphonent chaque matin pour réciter le manifeste secret de la bourgeoisie triomphante.
Ce serait leur prêter une franchise qu’ils n’ont pas toujours.
Mais ils évoluent dans des univers sociaux largement communs, et cela suffit souvent.
Quand on fréquente les mêmes écoles, les mêmes cercles, les mêmes dîners, les mêmes stations et parfois les mêmes conseils d’administration, on n’a même plus besoin de complot : la structure travaille pour vous.

On peut d’ailleurs en voir des manifestations très concrètes aujourd’hui.

Dans certaines grandes dynasties économiques, la transmission n’est pas seulement patrimoniale. Elle est aussi familiale, relationnelle, méthodique. Le patrimoine passe d’une main à l’autre, bien sûr, mais avec lui passent aussi les responsabilités, les sièges, les habitudes de commandement et cette vieille certitude que le monde extérieur est surtout composé de gens chargés d’exécuter ce que l’on a décidé entre soi et pour eux.

Le nom, dans ces milieux, n’est pas un détail biographique. C’est un actif. Il rassure, il introduit, il garantit une continuité. On ne le porte pas seulement comme on porte un souvenir de famille ; on le fait fructifier. Certaines lignées ne se contentent pas d’hériter d’une fortune : elles héritent d’une position. Et quand la position vacille un peu, il reste encore les relations pour lui tenir le coude avec la discrétion des gens bien élevés.

Il faut alors ajouter au décor les quartiers, les cercles, les lieux de vacances, les dîners, les fondations, les réceptions, tous ces endroits où la classe dominante se retrouve sans avoir jamais besoin d’annoncer qu’elle se retrouve. Le pouvoir, dans ces sphères, n’aime pas seulement les institutions ; il aime aussi beaucoup les habitudes. Il affectionne les fauteuils profonds, les listes d’invités prudentes et les mondanités qui ont l’air innocentes alors qu’elles sont, depuis longtemps, de petites machines à confirmer les appartenances.

Bref, si l’on observe la société depuis ses sommets, les classes sociales cessent d’apparaître comme de simples catégories un peu scolaires... Surtout celle dominante. Elles redeviennent des milieux concrets. Avec leurs quartiers. Leurs réseaux. Leurs rites. Leurs prudences matrimoniales. Leurs héritages. Et cette manière exquise de présenter la reproduction sociale comme une affaire de goût, de bonne tenue et de coïncidences obstinément bien nées.


Bilan par E.H.

Cet article mobilise très fortement les quatre critères de la grille. 

Il met d’abord en évidence de faibles distances intra-classes au sein de la grande bourgeoisie : ses membres partagent des espaces résidentiels, des sociabilités, des pratiques éducatives, des codes et des stratégies de reproduction qui donnent au groupe une forte cohérence interne. 

Il montre également l’existence de distances inter-classes marquées, puisque ce milieu vit largement séparé du reste de la société par ses quartiers, ses réseaux, ses cercles et ses formes d’entre-soi. 

L’identification subjective apparaît elle aussi bien présente, même sous une forme discrète : la grande bourgeoisie se reconnaît, se fréquente et se reproduit comme groupe. Enfin, les facteurs d’individualisation y semblent limités, tant la transmission du patrimoine, des relations et des dispositions pèse sur les trajectoires. 

Ainsi, cet article renforce très nettement la pertinence du concept de classe sociale : au sommet de la hiérarchie sociale, la classe dominante apparaît non comme une simple catégorie statistique, mais comme un milieu social concret, cohérent et durable.

Un dernier point: chez les Pinçon-Charlot, cette forte cohésion concerne surtout la classe dominante ; mais cela n’est pas sans rappeler Marx, pour qui la bourgeoisie capitaliste constituait plus nettement une classe pour soi, tandis que le prolétariat demeurait souvent d’abord une classe en soi, avant une éventuelle prise de conscience collective.

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