Le capital se reconcentre
![]() |
| Un best seller avec des données en accès libre... Pas évident à lire mais c'est autre chose que les analyses des plateaux des chaines soi-disant d'information. |
On nous a beaucoup expliqué que les classes sociales s’effaçaient. C’était sans doute vrai, à condition de ne pas lever les yeux. Car tout en haut, au sommet des patrimoines, la vieille société de classe n’a pas disparu : elle a simplement appris à parler le langage feutré des actifs, des portefeuilles et des holdings.
Avec Mendras, la société semblait s’être moyennisée.
Avec Lahire, les identités sociales se fragmentaient.
Avec Bourdieu et Chauvel, les classes continuaient d’exister.
Et puis un économiste a remis une pièce dans la machine.
Thomas Piketty.
| Thomas Piketty (1971 - ?) |
Je l’ai croisé un jour entouré de séries statistiques longues comme un dimanche de novembre. Des colonnes de chiffres, des archives fiscales, des successions, des patrimoines, des comptes nationaux. Piketty appartient à cette espèce rare d’économistes qui ne racontent une histoire qu’après avoir forcé les chiffres à parler.
Et l’histoire qu’il raconte est assez désagréable pour les amateurs de contes méritocratiques.
Au XXe siècle, surtout après les deux guerres mondiales, les inégalités de patrimoine avaient fortement reculé dans les pays occidentaux. Les grandes fortunes avaient été affaiblies par les destructions, l’inflation, les crises, les nationalisations, et par une fiscalité plus vigoureuse. Pendant quelques décennies, on a pu croire que la grande concentration du capital appartenait au musée des horreurs sociales.
Mais Piketty montre que cette parenthèse était peut-être justement cela : une parenthèse.
Quand il observe les patrimoines sur longue période, il voit réapparaître une vieille mécanique : la richesse se reconcentre. Et depuis les années 1980, cette dynamique repart.
La démarche n’est d’ailleurs pas si éloignée de celle de Louis Chauvel. Là où Chauvel observe la structure sociale à travers les professions, les trajectoires et les générations, Piketty regarde la société à travers la distribution du patrimoine. Et quand on regarde la société depuis les patrimoines, le décor change brusquement.
Les écarts ne ressemblent plus à de simples nuances. Ils ressemblent à des fossés.
En France, les 10 % des ménages les mieux dotés en patrimoine détiennent près de la moitié de la masse totale du patrimoine brut. Autrement dit, 10% des ménages détiennent la moitié de la richesse totale.
![]() |
| D'après INSEE, France Portrait social (très bonne étude avec données Excel pour ceux que cela intéresse). |
À l’autre extrémité, les 30 % les moins dotés possèdent moins de 40 000 euros de patrimoine brut, souvent sous forme d’épargne modeste ou de patrimoine résiduel. La moitié des ménages possède plus de 205 000 euros de patrimoine brut, mais le seuil d’entrée dans les 10 % les mieux dotés dépasse 857 000 euros. On n’est pas dans la petite différence : on est dans une autre topographie sociale.
Et plus on monte, plus la nature du patrimoine change.
Pour une large partie des classes intermédiaires, le patrimoine, c’est surtout la résidence principale. Entre le 4e et le 9e décile, l’immobilier représente autour de 70 % du patrimoine brut. Je reformule: pour les moyens et les moins riches des riches, les trois quart de la richesse est constitué de l'immobilier: maisons, appartements, locaux.
Mais tout en haut, le patrimoine devient plus diversifié, plus mobile, plus rentable aussi : davantage d’actifs financiers, davantage de patrimoine professionnel, davantage de participations dans les entreprises.
En simplifiant : les milieux intermédiaires possèdent surtout un logement ; les dominants possèdent aussi des parts du monde productifs... Est-ce que cela ne rappelle pas le monde du XIXème?
Et ce n’est pas seulement une question de richesses, même de niveau de vie. C’est une question de puissance sociale.
Car le capital ne dort pas. Il rapporte, il protège, il transmet, il ouvre des portes, il permet d’attendre, de choisir, d’investir, d’aider ses enfants, de transformer une position économique en avantage durable. Là où le revenu sert souvent à vivre, le patrimoine sert à durer.
On pourrait même aller plus loin.
Car quand Piketty remet le capital au centre, il ne met pas seulement en lumière une opposition entre propriétaires et non-propriétaires. Il attire aussi notre regard vers un étage très particulier de l’édifice social : celui du sommet.
Le fameux top 1 %.
Formule presque poétique, d’ailleurs. On dirait une catégorie abstraite inventée par un cabinet de conseil. Mais derrière cette élégance statistique se cache une réalité beaucoup moins légère : une fraction minuscule de la population concentre une part énorme des ressources et du pouvoir économique.
À ce niveau, on ne possède plus seulement davantage que les autres. On ne vit plus dans le même monde patrimonial. Le patrimoine n’est plus simplement un filet de sécurité ou un logement payé. Il devient portefeuille d’actifs, parts d’entreprises, capacité d’influence, accès privilégié aux cercles où se décident les investissements, les alliances et parfois les règles du jeu elles-mêmes.
La question est alors troublante : peut-on parler d’une classe sociale du sommet ?
Pas forcément au sens classique d’un groupe parfaitement conscient de lui-même, uni par une culture homogène et une identité proclamée (et encore, on pourra en reparler dans un futur article). Mais certainement au sens d’un groupe objectivement séparé du reste de la société par son niveau de capital, par la structure de ce capital, et par sa capacité à transmettre sa position.
Le très haut patrimoine n’est pas seulement une quantité. C’est une condition sociale.
C’est ici que Piketty devient redoutable. Son point de départ est descriptif : mesurer l’évolution des inégalités. Mais sa conclusion est presque historique. Les sociétés contemporaines pourraient bien retrouver, sous des formes renouvelées, une structure où le capital et sa transmission redeviennent centraux dans la hiérarchie sociale.
Autrement dit : nous pensions vivre dans des sociétés de diplômes et de mobilité ; nous redécouvrons des sociétés d’héritiers.
L’héritage, justement, n’est pas un détail. Il est une pièce majeure du mécanisme. Quand le patrimoine se transmet, les écarts se reproduisent. Et quand les plus dotés héritent plus souvent et davantage, les positions sociales cessent d’être de simples écarts individuels : elles deviennent des trajectoires socialement entretenues. Il devient plus difficile d'échapper à sa condition initiale.
Bilan par E.H.
Cet article mobilise avant tout le critère des distances inter-classes.
En mettant au centre la concentration du patrimoine, Piketty montre que les écarts entre groupes sociaux restent extrêmement marqués, surtout lorsque l’on observe la société depuis le capital plutôt que depuis le seul revenu.
Il suggère également une relative cohérence interne au sommet de la hiérarchie sociale : les plus hauts patrimoines ne se distinguent pas seulement par leur montant, mais aussi par la structure même de leurs ressources, davantage tournées vers les actifs financiers, le patrimoine professionnel et la transmission.
L’article limite en outre fortement la portée des facteurs d’individualisation, en rappelant que l’héritage et la détention du capital continuent de peser durablement sur les trajectoires.
En revanche, il renseigne moins directement l’identification subjective à une classe.
Ainsi, cet article renforce nettement la pertinence du concept de classe sociale : il montre que, derrière le langage feutré des patrimoines et des actifs, subsistent des clivages objectifs très puissants, qui rapprochent à nouveau les sociétés contemporaines d’une logique de société de classes.
Lien vers le comparateur de patrimoine de l'observatoire des inégalités




Commentaires
Enregistrer un commentaire