Le capital se reconcentre

 

Un best seller avec des données en accès libre... Pas évident à lire mais c'est autre chose que les analyses des plateaux des chaines soi-disant d'information.

Je pensais donc avoir fait le tour de la question.

Avec Mendras, la société semblait s’être moyennisée.
Avec Lahire, les identités sociales se fragmentaient.
Avec Bourdieu et Chauvel, les classes continuaient d’exister… mais souvent de manière plus discrète, plus statistique que visible.

Et puis un économiste allait remettre une pièce dans la machine.

Je parle de Thomas Piketty.

Thomas Piketty (1971 - ?)

Je l’ai croisé un jour entouré de séries statistiques longues comme un dimanche pluvieux. Des tableaux couvrant parfois deux siècles d’histoire économique. Car Piketty appartient à cette espèce rare d’économistes qui aiment regarder les chiffres très longtemps avant de raconter une histoire.

Et l’histoire qu’il raconte est assez surprenante.

Au XXᵉ siècle — notamment après les deux guerres mondiales — les inégalités de patrimoine avaient fortement diminué dans les pays occidentaux. Les grandes fortunes avaient été affaiblies par les destructions, les crises et les politiques fiscales de l’après-guerre.

Pendant quelques décennies, on a même pu croire que la concentration du capital appartenait au passé.

Mais lorsque Piketty observe l’évolution récente des patrimoines, il constate un mouvement inverse.

Depuis les années 1980, les inégalités de richesse recommencent à augmenter.

La démarche n’est d’ailleurs pas si éloignée de celle de Louis Chauvel.
Là où Chauvel observait la structure sociale à travers les professions et les trajectoires, Piketty regarde la société à travers la distribution du patrimoine.

Et lorsque l’on regarde cette distribution du patrimoine, les écarts apparaissent immenses.

En France, par exemple, les 10 % des ménages les plus riches possèdent près de la moitié du patrimoine total, tandis que les 10 % les moins dotés n’en détiennent qu’une part infime.

Autrement dit, la richesse est extrêmement concentrée.

Mais pour comprendre ces écarts, il faut aussi regarder la composition du patrimoine.

Car le capital ne se résume pas à un simple compte bancaire.

Le patrimoine peut prendre plusieurs formes :

  • le capital immobilier : maisons, appartements, terrains

  • le capital financier : actions, obligations, placements

  • le capital professionnel : entreprises, fonds de commerce

Dans les économies contemporaines, l’immobilier représente une part très importante de la richesse détenue par les ménages.

Mais cette richesse est elle-même très inégalement répartie.

Une partie importante de la population ne possède qu’un patrimoine limité — parfois simplement un compte d’épargne ou un petit bien immobilier.

À l’inverse, les ménages les plus riches disposent souvent d’un patrimoine beaucoup plus diversifié : immobilier, placements financiers, participations dans des entreprises.

Plus on monte dans la hiérarchie sociale, plus la structure du patrimoine change.

Et plus les écarts se creusent.

Ces inégalités patrimoniales ont des conséquences très concrètes.

Elles influencent l’accès au logement, les possibilités d’investissement ou encore la transmission de richesse entre générations.

Aujourd’hui, une part importante de la richesse est transmise par héritage, ce qui contribue à maintenir — voire à accentuer — les écarts entre groupes sociaux.

Si l’on observe la société non plus seulement à travers les professions ou les diplômes, mais à travers la répartition du capital, les écarts apparaissent alors très clairement.

Et ces écarts ressemblent de moins en moins à de simples différences.

Ils prennent de plus en plus la forme de véritables fossés entre ceux qui disposent déjà d’un capital important — immobilier, financier ou patrimonial — et ceux qui n’en possèdent pratiquement pas.

Les classes sociales n’ont peut-être pas disparu.

Mais lorsqu’on regarde la société depuis le sommet de la pyramide des patrimoines, leurs contours deviennent soudain beaucoup plus visibles.


Que deviennent alors nos quatre critères ?

Reprenons maintenant notre définition exigeante d’une classe sociale.

Si l’on suit les travaux de Thomas Piketty, les classes sociales ne disparaissent pas dans les sociétés contemporaines. L’analyse des patrimoines met au contraire en évidence des écarts très importants entre groupes sociaux.

Commençons par les groupes sociaux de grande dimension.

L’étude de la distribution du patrimoine montre que la population peut être répartie en grands ensembles relativement distincts : une minorité disposant d’un patrimoine important, une partie intermédiaire possédant surtout un patrimoine immobilier modeste, et une fraction importante de la population disposant de peu ou pas de capital. Ces ensembles correspondent à des groupes sociaux de grande dimension, caractérisés par des positions économiques très différentes.

Regardons ensuite la hiérarchie sociale.

L’analyse des patrimoines révèle une hiérarchie particulièrement marquée. Les écarts de richesse entre les groupes ne sont pas simplement des différences marginales : ils peuvent atteindre des proportions considérables. Les patrimoines les plus importants se concentrent dans une fraction très réduite de la population, ce qui place ces groupes dans une position très dominante dans la structure sociale.

Troisième critère : la position et la dotation dans le système productif.

Dans l’analyse de Piketty, les différences de position sociale apparaissent surtout à travers la détention du capital. Certains groupes disposent d’un patrimoine important — immobilier, financier ou professionnel — qui leur procure des ressources et des possibilités d’accumulation supplémentaires. D’autres dépendent essentiellement de leurs revenus du travail. Cette différence de dotation en capital contribue à structurer durablement les trajectoires sociales.

Enfin, il reste la question de l’identité temporelle, culturelle et collective.

L’analyse des patrimoines ne permet pas toujours de saisir directement la manière dont les individus se perçoivent eux-mêmes dans la structure sociale. Elle montre cependant que la transmission du capital — notamment par héritage — joue un rôle important dans la reproduction des positions sociales. Autrement dit, même lorsque la conscience de classe n’est pas clairement affirmée, les positions économiques tendent à se reproduire dans le temps.

Ainsi, l’étude des patrimoines ne fait peut-être pas réapparaître immédiatement des classes sociales conscientes d’elles-mêmes.

Mais elle révèle très nettement une structure économique profondément inégalitaire.

Et lorsqu’on observe la société à travers la distribution du capital, les classes sociales cessent soudain de paraître abstraites.

Elles deviennent… extrêmement concrètes.

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