L’Europe ou l’art compliqué de gouverner l’économie sans gouverner tout à fait

 

Mêle le drapeau a son histoire


Pourquoi faudrait-il s’intéresser à la politique économique dans le cadre européen ?

Je vous l’accorde : dit comme cela, cette question qui fait office de sous-titre a le charme d’un formulaire de douane oublié sur un bureau de préfecture. On a connu invitation plus sensuelle. Et puis, soyons francs, peu d’entre vous se lèvent le matin en se disant tout joyeux : « Tiens, aujourd’hui, je me sens profondément européen. » On se sent d’un village, d’une ville, d’une région, d’un pays. L’Europe, elle, demeure souvent une abstraction : un drapeau bleu, des bâtiments à Bruxelles, des débats sans fin et des décisions que l’on subit sans toujours les voir naître.

Et pourtant, cette abstraction pèse sur vos vies avec une remarquable ténacité.

Une partie des règles qui s’appliquent en France découle du droit de l’Union européenne ou doit lui être conforme. Vos études s’inscrivent dans une architecture commune de l’enseignement supérieur en Europe, avec des diplômes rendus plus lisibles d’un pays à l’autre. Des entreprises produisent, vendent, sous-traitent et recrutent à l’échelle du continent. La monnaie utilisée par vingt pays de l’Union est la même. Les marchandises, les capitaux, les services et, dans une large mesure, les personnes, circulent plus librement que jadis. Bref : qu’on le veuille ou non, l’Europe n’est pas une idée flottante au-dessus des têtes ; c’est déjà un cadre concret de notre existence économique et juridique.

Je l’ai vue naître de la fatigue des ruines, cette Europe-là. Je l’ai vue promettre la paix entre des nations qui avaient pris la mauvaise habitude de s’expliquer au canon. Je l’ai vue aussi hésiter, boiter, marchander, s’élargir plus vite qu’elle ne se comprenait elle-même. Car l’Europe est une construction singulière : elle n’est ni un État, ni une simple alliance, ni tout à fait une fédération. Elle rassemble des pays qui veulent agir ensemble sans renoncer complètement à décider seuls. C’est précisément cette ambiguïté qui la rend fascinante — et parfois exaspérante.

On pourrait raconter cette construction sous l’angle historique, diplomatique ou géopolitique. Ce ne serait pas absurde : l’histoire européenne est un roman d’orgueil, de ruines, de traités, de marchés et de fantômes bien habillés. Mais aujourd'hui, je porte mon costume d'économiste. Ce n'est pas le plus coloré... Il est même austère et m'invite à me poser des questions tout aussi austères: à quoi sert une politique économique européenne ?

La question n’a rien de théorique. Elle se pose avec d’autant plus d’insistance que l’Union européenne évolue dans un monde de plus en plus rugueux. D’un côté, les États-Unis défendent leurs intérêts avec franchise, parfois avec une élégance de VRP armé. De l’autre, la Chine affirme sa puissance industrielle, commerciale et technologique avec une constance qui n’a rien d’un caprice passager. Dans un tel contexte, l’Europe peut-elle se contenter d’être un grand marché poli, ouvert à tous les vents, ou doit-elle devenir une puissance économique capable de protéger, d’orienter et de coordonner ?

Voilà pourquoi ma question initiale ("pourquoi faudrait-il s’intéresser à la politique économique dans le cadre européen ?") compte . Il ne s’agit pas seulement de comprendre comment fonctionne l’Union européenne ; il s’agit de se demander ce que les politiques économiques peuvent faire à cette échelle. Comment organiser la production, l’investissement, la concurrence, la monnaie, les finances publiques, afin d’améliorer l’efficacité économique, de soutenir la croissance et de répondre aux fragilités nées de la mondialisation ? Et même d’avant.

En somme : comment mieux allouer les ressources dans un espace composé d’États différents, mais interdépendants ?

Vous avez déjà peut-être croisé plusieurs idées essentielles : la croissance dépend de choix collectifs, d’institutions,  de l’accumulation du capital, du travail, de l’innovation, du progrès technique, de la taille des marchés.

Vous avez aussi sans doute vu que l’ouverture internationale pouvait être source d’efficacité, mais aussi de déséquilibres, de dépendances et d’inégalités. 

La construction européenne s’inscrit précisément dans cette tension : profiter des avantages de l’intégration économique tout en limitant, autant que possible, ses effets les plus déstabilisateurs.

L’Union économique et monétaire européenne peut donc être étudiée comme une tentative originale : celle d’organiser un vaste espace économique commun pour favoriser l’activité, coordonner certaines politiques et encadrer les rivalités entre États membres. Reste à savoir si cette tentative est efficace, suffisante, cohérente — ou si elle demeure inachevée.

C’est la question de fond qui vous attend et à laquelle nous répondrons pas, en tout cas, pas ici: faut-il approfondir la construction européenne ? faut-il, au contraire, rendre davantage de pouvoirs aux États nationaux ? faut-il conserver l’équilibre actuel, au risque qu’il ne satisfasse personne ou pas grand monde?

Au fil de nos discussions qui ne sont jamais que des monologues de ma part,  nous allons nous concentrer sur la dimension économique de ce problème. Nous commencerons par rappeler le processus de construction européenne, afin de comprendre comment s’est constitué cet espace commun. Puis nous nous intéresserons à la politique de la concurrence, parce qu’un marché unique ne fonctionne pas sans règles. Enfin, nous reviendrons sur la politique budgétaire et la politique monétaire pour voir comment elles s’exercent dans le cadre de l’Union économique et monétaire.

Autrement dit : nous allons essayer de comprendre comment l’Europe prétend gouverner l’économie — et si elle en a réellement les moyens.

Tout un programme.

Si j’arrive à vous motiver sur ce sujet, excusez cet écart de langage, mais c’est que vraiment je suis balèze.

Birdy Doc

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