Mot de fin ( sur la pertinence des classes sociales)
Je referme ici ce long carnet d’enquête.
120 pages à courir derrière une question qui, finalement, refuse obstinément de se laisser enfermer dans une réponse simple. Mais c’est le propre des questions bien posées : elles ne se laissent jamais capturer.
Alors que disent aujourd’hui les sciences sociales ?
La réponse est moins tranchée qu’on pourrait l’espérer.
D’un côté, de nombreux travaux ont montré que les sociétés contemporaines ne ressemblent plus tout à fait aux sociétés industrielles du XIXᵉ ou du début du XXᵉ siècle.
Les trajectoires sont plus variées, les identités sociales plus fragmentées, les appartenances collectives moins évidentes.
Le sentiment d’appartenir à une classe sociale s’est souvent affaibli et beaucoup d’individus se définissent désormais d’abord par leurs parcours, leurs identités multiples ou leurs appartenances culturelles.
Mais de l’autre côté, les recherches empiriques rappellent régulièrement que les inégalités sociales n’ont pas disparu.
Les écarts de revenus, de patrimoine, de conditions de travail ou d’accès aux positions les plus favorisées continuent de structurer fortement les trajectoires individuelles.
Autrement dit : la structure sociale n’a pas disparu.
La situation actuelle pourrait donc se résumer ainsi.
Les classes sociales demeurent très utiles pour analyser la société.
Elles permettent toujours de mettre en évidence des positions sociales différentes, des inégalités durables et des trajectoires largement structurées par l’origine sociale.
Mais leur existence est moins évidente dans l’expérience quotidienne des individus.
Elles apparaissent moins comme des groupes collectifs clairement identifiés que comme des positions dans une structure sociale plus complexe, traversée par d’autres lignes de fracture : le genre, l’origine, le territoire, les générations.
Ainsi, la sociologie contemporaine ne dit ni que les classes sociales ont disparu, ni qu’elles expliquent à elles seules toute la vie sociale.
Elle dit quelque chose de plus nuancé — et sans doute de plus fidèle au réel :
les classes sociales continuent d’exister, mais elles coexistent désormais avec d’autres formes d’inégalités et d’identités qui contribuent elles aussi à structurer les sociétés.
Autrement dit, la question n’est peut-être plus de savoir si les classes sociales existent encore.
La question est plutôt de comprendre comment elles s’articulent avec les autres lignes de fracture du monde contemporain.
Et cela, je le crains, est une enquête qui dépasse largement ces quarante pages.
— Birdy Doc


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